La taverne du mois : taverne La-Paz

Avant-goût de ce qui vous attend dans ce palais indétrônable du Nouveau-Rosemont

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec la taverne La-Paz, palais indétrônable du houblon à bas prix situé au cœur du très tendance Nouveau-Rosemont.

Illustration : Marilou Gagnon / Photos : Olivier Boisvert-Magnen et Divan Viril

Alcool

Venant à peine de nous attabler, nous remarquons cet agencement spectaculaire d’artefacts sur le mur de brique du bar. Soigneusement placé au centre de ses compères, le permis d’alcool nous apparaît comme un trophée que le propriétaire semble vouloir afficher de manière ostentatoire.

Décidément, la soirée sera bonne.

Sans perdre plus de secondes, nous invitons la barmaid à venir prendre notre commande. Plutôt heureux de pouvoir soigner notre mal avec un pichet de Labatt 50, seule bière du menu que nous considérons comme valide étant donné l’absence de Laurentide et de O’Keefe, nous sommes toutefois déçus de constater que le bar a succombé à la pression populaire des bières mondaines, notamment la mièvre Shock Top.

Un bien pour un mal.

Après discussion avec l’état-major des piliers de la place, nous apprenons avec une grande joie que le bar ne concocte pas de drink à plus de deux ingrédients. «On n’a pas juste ça à faire icitte!» nous déclare celui qui semble être le porte-parole officieux de la bande.

En revanche, le bar fait fausse route en tentant de se plier aux exigences de sa clientèle la plus chaste et modérée. Ce genre de menu à base d’eau gazéifiée et de jus de tomates n’a évidemment pas sa place dans toute taverne qui se respecte.

Service

Originaire de Saint-Paul-d’Abbotsford, municipalité montérégienne qui nous semble relativement authentique, notre serveuse témoigne d’une grande maitrise des rudiments du métier de tavernière. En témoignent ces pintes bien glacées toujours distribuées à un rythme soutenu.

En totale harmonie avec sa clientèle, essentiellement constituée de gens de confiance, elle laisse parfois son bar sans surveillance pour aller fumer à l’extérieur avec ses consommateurs préférés. De plus, elle fait preuve d’une générosité à toute épreuve, en nous offrant un remplissage gratuit et presque infini de peanuts au barbecue.

Il nous serait impossible de demander mieux.

Prix dérisoire

Ici, il n’y a pas matière à débat : les prix de la taverne La-Paz sont à peu près aussi minimes et insignifiants que la carrière de Frédérick De Grandpré.

Bon pour remplir deux grosses pintes, le pichet chiffré vaut son pesant d’or.

Décoration / mobilier

D’emblée séduits par le look bigarré de l’endroit, notamment constitué de briques, de bois et d’un gros tuyau en métal au plafond, nous sommes tout simplement conquis lorsque nous apercevons quelques caisses de bière en plein milieu du chemin menant aux machines à poker.

Côté luminosité, nos réactions sont un peu plus partagées. Impressionnés par le lustre médiéval qui nous surplombe, nous regrettons avec grand désarroi la mise en place de lumières LED aux teintes colorées ondoyantes, qui rappellent davantage les pires années du Ballroom que la glorieuse époque des tavernes.

Propreté

Envoûtés par l’odeur de cigarette somme toute proéminente du vestibule, nous comprenons rapidement que nous avons été trompés. Loin d’être aussi crasseux qu’aurait pu le laisser deviner ce premier contact, le La-Paz surprend par sa propreté générale, ses tables lisses, ses verres nettoyés et son odeur neutre aux relents de ménage.

Bien entendu, tout cela est déplorable, car les tavernes sont normalement peu ou pas vraiment entretenues.

Plus près des toilettes, cette table sauve la situation du fiasco grâce à sa tache protubérante à l’effigie de Rorschach.

***

Toilettes

Malgré une odeur beaucoup trop douce, laissant entrevoir un entretien régulier et donc déraisonnable, la salle de bain pour hommes du La-Paz se rattrape avec quelques trous et joints mal faits au mur…

…une gomme noircie par le temps au plancher…

…et un plancher approximatif.

À l’avenir, cette interdiction devrait être levée afin que rejaillisse la fragrance typique des toilettes de tavernes, soit un réconfortant mélange de boules à mites, d’urine, de savon rose générique et de vapeur goudronnée.

Clientèle

Très en forme en ce vendredi soir, la faune du La-Paz s’avère charmante. Alors qu’un client offre un baisemain à la serveuse en guise de reconnaissance, un autre consommateur bien accoudé au bar se permet une remarque inusitée. « Ce sera pas ben ben payant ton affaire si tu fais toujours la vaisselle », dit-il, visiblement exaspéré d’attendre après son breuvage alors que notre tavernière s’adonne à des activités facultatives avec ses gants de caoutchouc.

Plus tard, un homme à la camisole bien mise se distingue avec un langage coloré. «C’est quoi c’t’ostie de pancarte-là tabarnak?» demande-t-il à propos de cette enseigne lumineuse au goût douteux, juste après avoir dit une phrase inaudible contenant le mot «cul».

Pas toujours bavards, les clients se regardent parfois dans les yeux en poussant des soupirs et des onomatopées.

«M’a te prendre une Coors Light», demande gentiment un client portant le chandail d’une bière compétitrice.

Bouffe

À des fins strictement journalistiques, nous prenons la peine de demander le menu, même si nous sommes rassasiés par les nombreux refills gratuits de peanuts au barbecue. À notre grande indifférence, nous apprenons alors que ledit menu se limite aux étalages de sacs de chips, de barres de chocolat et de paquets de gommes placés devant nous.

Bref, de la grande gastronomie qu’il convient d’applaudir à tout rompre.

Ambiance

Alors que les téléviseurs diffusent une émission où des Japonais reçoivent un nombre incalculable de coups de pied dans la fourche, notre attention est détournée vers les nombreuses stations ludiques du bar.

Tel que dit précédemment dans cette chronique mensuelle, l’abondance de jeux d’adresse comme le billard, les dards et le babyfoot n’a pas sa place dans une taverne, lieu où les distractions devraient se limiter à boire de la bière et à raconter sa journée à du monde qui s’en crisse.

Au jukebox, rien ne va plus. Une sélection de musique contemporaine nous est proposée, ce qui contrevient à l’esprit traditionnel de la taverne québécoise.

Heureusement, il y a de l’espoir : le greatest hits d’Offenbach est disponible dans son entièreté à un prix raisonnable.

Mode de paiement

Refusant les cartes de crédit et de débit, l’établissement fait preuve d’une résistance marquée face à la technologie. Par le fait même, nous saluons son attitude frondeuse.

Rendus au guichet ATM, nous constatons toutefois que la taverne La-Paz est aux prises avec de sérieux problèmes d’uniformité, comme le laisse entrevoir ce menu mystérieux qui remet en cause l’identité de genre de l’endroit.

Bilan de l’évaluation

Proprement ivres, nous prenons soin d’écrire sur un napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Résultat provisoire : 68/100

BONUS : Une enseigne invitante (+1)

Un amas de poussière près du guichet (+1)

Une machine à café moderne de type Keurig (-1)

Un crachoir en dessous de la table (+1)

Une porte ouverte à l’arrière en cas de descente de police (+4)

Un babillard faisant la promotion du tarot (-0.4388204620)

Une photographie admirable sur ce même babillard (+1)

L’album photo «Halloween 2013» sur la page Facebook du bar (+1)

Un certain Mario Minou Grondin qui remporte une belle glacière (+2)

Un accès Wi-Fi supposément fonctionnel (-5)

Mot de passe oublié par le staff (+3)

Note finale arrondie : 76%

Classement

  1. Taverne La-Paz : 76%

  2. Bar 99 : 61%

  3. VV Taverna : 49%

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