Je suis une chips ordinaire

Si t’as eu des parents aimants et équilibrés, ta mère ou ton père t’ont sûrement dit à quel point t’étais spécial et unique. Les miens, si. C’est un refrain qu’on m’a fredonné toute mon enfance. Pourtant, un jour, sans avertissement, ma vie est devenue ordinaire.

Une job que j’aime, un chum que j’aime, une maison, le classique quoi. C’est loin d’être de la merde, mais c’est loin d’être royale, juste ordinaire. Des croustilles ordinaires c’est délicieux, mais ça reste quand même la saveur de base.

Passer de spéciale à ordinaire, c’est comme boire du Sour Puss : ça fesse quand tu t’y attends pas.

Le temps où je me trouvais originale d’aller trasher au Loft un MARDI soir avec mes combat boots achetées aux surplus de l’armée est révolu. Mes mardis sont devenus p’tits.

Aller encore trasher au Loft à 39 ans LÀ ce serait original, mais l’établissement a fermé ses portes. Ce serait encore plus original d’aller trasher devant l’ancienne porte du bar, mais foncer dans un tas de jeunes sur la rue en criant les paroles de Rage Against the Machine, je risque d’en manger une viarge et de finir à Pinel.

À bien y penser, j’ai toujours eu une vie ordinaire avec des péripéties classiques. Je croyais simplement qu’elles étaient fabuleuses. Je me souviens d’avoir été extatique le soir où ma paye de gardienne a dépassé vingt piastres, car je pouvais m’acheter les DEUX cassettes de Guns, la jaune et la bleue! Mon adrénaline s’activait quand j’allais taper dans la vitrine de Musique Plus pour voir mes idoles, et le cœur voulait me sortir du chest quand le mec que je trouvais beau me disait “Selut” dans le corridor. (OH MY GOD IL SAIT QUE J’EXISTE! I’m so special. )

Je n’avais pas la moindre idée que j’étais comme 95 % des filles qui découvraient la vie et qui se trouvaient tellement cool comparée à ses parents.

Des gens qui se trouvent cool et originaux, y’en a au pied carré dans les cégeps (sur le Plateau aussi, mais ça c’est un autre sujet). Ça fume la shisha, ça porte des t-shirts de la Joconde et ça passe des heures à faire des parallèles entre un film de Woody Allen et notre société endoctrinée par une idéologie qui… (finir cette phrase par n’importe quelle citation des Zapartistes). OU ça porte un abat-jour à place d’une jupe, ça garroche des galons de peinture sur un mur blanc et ça intitule tous leurs œuvres Couper le cordon ou Lâcher Prise en criant devant un miroir “PERSONNE ME COMPREND!” (Ceux là, Lady Gaga a fait une carrière en les regroupant.)

Je n’étais pas mieux ou pire.

Au café étudiant, vêtue de mes fringues achetées dans des bazars, je lançais des paroles en l’air croyant dur comme fer qu’elles étaient des vérités absolues. C’était une belle période, car plus je vieillis, moins j’ai de certitudes.

Hier, je me suis entendu dire à un prépubère : “Tu sais que tu peux manger la croûte du brie, hen?” Je lui ai dit ça pendant que je plantais du basilic. Je me suis vu direct dans le sac de chips. L’ordinaire de l’ordinaire. Dans une semaine, je devrais revêtir un mur avec du bois de grange pis brûler les planches dans 2 mois parce qu’on en voit partout.

Je ressemble à beaucoup d’humains (Nord-Américains, on s’entend). J’habite la banlieue, prendre une marche est devenue une activité et parfois, je suis constipée. Ça me fait chier, mais pas assez faut croire. En automne, je prends des oméga-3 pour pallier au manque de luminosité pis je m’excite quand on sort le BBQ.

En prendre conscience, tu te dis que c’est suffisant pour pleurer, mais à ma grande surprise, ça me fait du bien. J’ai assez trashé entre deux séries de shooters et j’apprécie surtout qu’on ne me fonce plus dedans pour aucune bonne raison.

En vieillissant, je possède moins de vérités, mais celles que j’ai conservées sont devenues inébranlables et je compte transmettre chacune d’elles à mon enfant qui sera, inévitablement, spécial et unique.

Love, xx

Pour lire un autre texte de Mélanie Couture : “J’ai pas le temps, il faut que je sois belle”

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