Les souvenirs d’une sœur brièvement cloîtrée

Quand ton Monastère devient un hôtel

J’avais besoin de vacances. En tant que jeune bourgeoise, j’avais des critères assez stricts : je voulais être nourrie, je voulais de la paix, je voulais du silence et je voulais porter du linge très mou. J’ai appelé Facebook à la rescousse et on m’a rapidement suggéré le Monastère des Augustines, à Québec.

Je vais être honnête : je suis athée et dans la liste des qualificatifs qu’on m’attribue spontanément, « vulgaire » arrive bien avant « spirituelle ». Mais en me renseignant, j’ai rapidement été séduite par l’idée d’une visite.

En gros : on offre à tout un chacun, sans égard au sexe ou à la religion, de dormir dans un magnifique bâtiment historique datant de 1695, de déjeuner en silence, de manger des repas santé et de faire des séances de méditation/sports/yoga (ou rien de tout ça). Le tout dans un Monastère toujours occupé par des sœurs augustines.

Pourquoi? Parce que le lieu a récemment été légué par celles-ci à la population québécoise. Depuis, une très grande partie du Monastère a été transformée en un hôtel où on propose depuis le 1er août aux privilégiés en quête de repos (comme moi) de s’offrir des vacances. En contrepartie, les proches aidants et les accompagnateurs de malades peuvent bénéficier d’un séjour à petit prix. Le tout en parfait accord avec la mission première des Augustines : favoriser la santé. Tout le monde gagne!

Lors de mon passage, j’ai croisé à quelques reprises des sœurs sans oser leur parler, comme mystifiée par leur choix de vie. Comme je suis revenue avec plusieurs questions en tête, je me suis entretenue avec Sœur Lise Tanguay, qui réside dans une aile privée annexée au Monastère et qui vient tout juste d’être nommée Grande Québécoise pour son implication dans la sauvegarde du patrimoine des Augustines.

Je ne suis pas prête à signer mes vœux, mais j’ai quand même un petit kick.

Depuis quand êtes-vous sœur? 
Je suis entrée en communauté en 1965, j’avais 22 ans.

Pourquoi avez-vous fait le choix d’entrer en communauté?
C’est un appel, comme on dit! Vers 11 ou 12 ans, j’ai compris que je voulais consacrer ma vie aux malades. J’ai essayé de m’enlever cette idée-là de la tête, mais elle revenait toujours en toile de fond. J’aimais beaucoup sortir, j’avais un bon groupe d’amis; on allait danser chaque semaine et l’hiver on faisait du patin, alors je me demandais si c’était vraiment ma place. Mon appel ressurgissait tout le temps, alors j’ai fini par me dire : « Faut croire que c’est ça! ». De toute façon, quand on entre en communauté, on a un temps d’essai. On a deux ans de noviciat, après six mois de postulat et cinq ans de vœux temporaires. Si au bout de tout ça, on n’est pas sûre, on s’en va. Mais plus les semaines avançaient, plus ça affermissait mon choix.

Parce que vous auriez pu devenir infirmière sans devenir sœur, non?
Tout à fait! D’ailleurs, j’ai travaillé un an comme infirmière licenciée. J’aurais pu continuer, mais je voulais consacrer ma vie au Seigneur à travers une communauté d’hospitalières et c’est ce que les Augustines sont : des infirmières, des pharmaciennes, on a même eu une sœur avec son fellow en radiothérapie!

Avez-vous finalement dû vous couper de vos amis?
Je n’ai jamais coupé mes amitiés! Je côtoie certains de mes amis depuis soixante ans. Jusqu’en 1965, les Augustines formaient une communauté cloitrée. En fait, on disait semi-cloîtrée, parce qu’à l’hôpital il n’y avait pas de grille [NDLR : oui, on parle ici d’une vraie grille, c’est ce qui séparait les sœurs des visiteurs au Monastère]. Je suis partie de chez moi en septembre 1965 alors en théorie, je ne devais jamais retourner à la maison. Mais en décembre, tout a changé avec la fin du Concile Vatican II [NDLR un évènement de trois ans qui a redéfini plusieurs aspects de l’Église catholique]. Il y a des sœurs qui sont retournées dans leur famille après 60 ans d’absence!

À part l’isolement, qu’est-ce qui a changé depuis votre entrée au Monastère?
Quand je suis arrivée au Monastère, nous étions 170. Aujourd’hui, on n’est plus que huit, puis il y a 15 sœurs qui sont à l’infirmerie intercommunautaire. Au niveau de l’ordre, quand je suis entrée on était environ 800 en tout. Aujourd’hui, on est 110.

Vous ennuyez-vous de la période où le monastère était rempli de consœurs?
C’était agréable! Je recommencerais n’importe quand! Il y avait toutes sortes de personnalités et de talents. On a eu beaucoup de plaisir, je suis très heureuse de la vie que j’ai vécue. Maintenant, on vieillit. Et quand on vieillit, le vide se fait autour de nous. C’est le chemin de tout le monde, alors on n’a pas à se plaindre. Là, on vit autre chose avec le projet.

Parlons de la transformation du Monastère : qu’est-ce qui a mené les sœurs augustines à tout léguer?
On est les fondatrices de l’hospitalisation en Nouvelle-France, on a un patrimoine extraordinaire : on a fondé 12 hôpitaux au Québec, on a un kilomètre linéaire d’archives (qui contiennent entre autres les signatures de Champlain et de Louis XIII), on a une collection d’environ 40 000 objets… Vers la fin des années ‘90, les autorités de l’ordre ont commencé à s’inquiéter de la diminution rapide des effectifs et se sont demandé quoi faire avec tout ce patrimoine. On a formé des comités d’étude dans chaque monastère et après 10 ans de réflexion, on a décidé de tout rapatrier au premier Monastère fondateur : l’Hôtel-Dieu de Québec. En 2012, on a créé une fiducie et on a légué de notre vivant notre patrimoine – tous les bâtiments, les collections et les terrains –, à la population québécoise.

En 2013, la fiducie a entrepris de transformer le Monastère en un hôtel axé sur la santé globale. On a proposé de vous relocaliser pendant les travaux, mais vous avez plutôt décidé de rester sur place. Pourquoi?
On voulait voir comment ça se passerait! Et je faisais partie du comité d’évaluation, donc je me réunissais avec les architectes et les ingénieurs. Je n’avais pas peur de parler et j’étais écoutée, aussi! Je voulais que l’entrée du Monastère ait un certain mystère. On n’entre pas dans un Monastère comme on entre dans un centre d’achats… Les architectes sont extraordinaires, ils ont vraiment bien fait ça. Ils ont organisé des ateliers dans lesquels ils nous ont montré plein de photos et on a dû leur dire ce qu’on faisait dans chaque salle, en tant que sœurs. Ils se sont vraiment imprégnés de l’esprit des lieux pour les transformer en les respectant. C’est ouvert depuis le 1er août et chaque matin, quand j’ouvre ma porte pour aller à la chapelle, je suis encore émerveillée par le lieu.

Sœur Lise Tanguay en plein chantier, dans les voûtes du Monastère des Augustines.

D’anciennes chambres de sœurs peuvent maintenant être occupées par des couples et des gens de toutes confessions religieuses… Est-ce que ça a été dur à accepter?
Non, parce qu’à l’hôpital on a toujours accueilli des gens de toutes religions. Quand on soignait les malades, on ne leur demandait pas s’ils étaient Chrétiens ou non! Pour nous, c’est la personne qui est importante et on ne la voit pas à travers les yeux de sa religion ou de sa langue.

Quand je suis venue au Monastère, j’ai perdu la carte magnétique de ma chambre, m’enfermant dans le couloir alors que j’étais sortie lire devant une belle fenêtre. En pyjama. Nu-pieds. Avec les cheveux mouillés et pas de brassière. J’ai dû courir jusqu’à la réception, trois étages plus bas et j’ai croisé deux de vos consœurs. Ça vous fait quoi de voir des gens en robe de chambre dans votre lieu de vie?
Oh, ce sont des choses qui arrivent et ça ne nous dérange pas! On en a croisé en masse des gens en robe de chambre à l’hôpital… Vous savez, on a toujours été proches des gens. Quand on vieillit, le vide se fait autour de nous, mais grâce à ce projet, les gens viennent nous voir! C’est merveilleux comme fin de vie. On n’est pas en phase terminale, mais en tant que personnes âgées, ça nous redonne de la vigueur et nous maintient alertes. C’est tellement agréable!

Fiou! Heureuse d’apprendre que je ne vous ai pas traumatisée. La prochaine fois que ça m’arrivera, j’oserai même vous saluer…

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J'ai longtemps été amoureuse de Gilles Latulippe.

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