Ulysse del Drago

Sophie Goyette : l’importance du rêve éveillé

Je suis assise dans la salle de cinéma depuis quelques minutes seulement. On n’en est qu’à la deuxième phrase du film, pourtant je pleure déjà. Ça en dit long sur mon état psychologique, mais ça en dit encore plus sur les dons d’auteure de Sophie Goyette, réalisatrice de cinq courts métrages ayant fait le tour de plusieurs grands festivals et d’un tout premier long métrage, Mes nuits feront écho.

Un film autoproduit qui se retrouve aujourd’hui en salle (et au prestigieux Festival international du film de Rotterdam). Un projet qu’elle aura mené de A à Z (au point de cuisiner les quiches servies à l’équipe de tournage mexicaine). Un truc immense tourné dans trois pays différents, en quatre langues.

Parce que son œuvre m’a bouleversée, qu’elle est une créatrice d’une infinie sensibilité et qu’elle a tout fait dans la marginalité, j’ai demandé à Sophie Goyette de m’accorder quelques minutes. Compte rendu d’une rencontre autour d’une bouteille de bulles cheap et d’un sac de chips BBQ.

Le rêve, les vies imaginaires, la fuite, la résignation : ton film aborde des thèmes qui incitent à l’introspection, sans pour autant nous imposer quoi que ce soit. Tu ne nous prends jamais par la main. Merci pour ça.

C’est parce que je vous trouve intelligents. Beaux, sensibles et intelligents. J’ai foi en l’être humain. Les acteurs de mon film vont d’un petit garçon de huit ans à un Mexicain de 80 ans. Et quand je leur ai expliqué le scénario, ils l’ont tous compris. Je n’ai pas fait ce film pour une génération ou pour Montréal. Je l’ai fait pour des humains intelligents, sensibles et curieux. Puis on l’est tous.

“C’est difficile de faire un long métrage au Québec. Je me suis dit : si je ne fais qu’un seul film dans ma vie, ce sera celui-là!”

Pourquoi se lancer dans la folle aventure d’un long métrage? 

Dans les dernières semaines, on m’a beaucoup dit le mot «courage». Pour moi, c’était juste normal de faire ce film. Quand quelque chose t’habite tellement, que tu ne sais pas pourquoi et que ça t’occupe à ce point l’esprit, il faut que tu passes à l’action.

En faisant des courts métrages, je réalisais à quel point c’est difficile de faire un long métrage au Québec. C’était évident, c’était dans ma face. Alors je me suis dit: «si je ne fais qu’un seul film dans ma vie, ce sera celui-là!» Pour moi, c’est un privilège de vous le donner. Oui, j’ai du sommeil à rattraper, mais j’ai le sentiment d’avoir fait quelque chose, avec mon équipe, qui peut parler à des gens. Et ça, c’est tout pour moi!

Et aujourd’hui, comment tu te sens?

Quand tu fais un film, il commence à vivre. Tu espères qu’il soit bien élevé, qu’il aille à l’université, qu’il se fasse une blonde et qu’il ait une bonne job. Je le vois évoluer et je ne sais pas encore s’il ira à Oxford ou ailleurs, mais j’ai l’impression que quelque chose se passe entre lui et d’autres humains. Quand tu fais un enfant, ce n’est pas nécessairement une mini-version de toi. Il a une personnalité qui lui est propre. Et je crois qu’ainsi, le film a beaucoup plus à dire que moi-même. Moi, je peux juste vous dire comment s’est passée ma nuit d’amour, comment il a été conçu. Et je trouve ça parfait!

Alors, parle-moi de cette nuit d’amour…

J’ai écrit durant deux mois et demi, je suis partie seule un an en repérage pour trouver mes acteurs et j’ai ensuite traduit mon scénario. À travers tout ça, je me suis demandé comment présenter le maximum de mon univers à mon équipe, alors j’ai décidé de communiquer différemment avec mes acteurs. Je leur ai demandé de m’envoyer par courriel un long questionnaire sur le film, comprenant toutes les questions qu’ils avaient par rapport au scénario, au passé des personnages, etc. Par écrit, on communique d’âme à âme. Il y a quelque chose de différent dans la correspondance – tous ceux qui faisaient partie du Club des Petits débrouillards le savent – on connecte plus. Alors dès qu’on se voyait, on était sur la même longueur d’onde, eux et moi.

La musique occupe une grande place dans ton film et la pluralité des langues en amplifie la musicalité. On y entend du français, de l’anglais, de l’espagnol et du mandarin. Tu parlais déjà toutes ces langues?

C’est fou ce que l’humain peut faire, en mode survie! Si on te lançait en Chine, tu arriverais à apprendre pour survivre et c’est un peu ce qui m’est arrivé. Les mots que j’ai appris pour communiquer avec mon équipe, je les ai tous oubliés! Pour le tournage, je me suis entourée d’interprètes et de traducteurs, mais c’était important pour moi de pouvoir communiquer instantanément avec l’équipe, alors j’ai appris les bases de l’espagnol et du mandarin. Ce qui est super beau, c’est que chaque culture a son rythme de langage. Comme tout le film a son propre ton, j’ai beaucoup travaillé ces rythmes.

Suite de l’entrevue en page suivante.

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“Depuis deux ans et demi, j’ai mis ma vie dans un film. Je l’ai fait parce que j’aime honnêtement le spectateur. Quoi que je l’ai aussi fait en partie pour moi.”

Tu as scénarisé et réalisé cinq courts métrages primés un peu partout… Pourtant, tu as dû produire ton long métrage. Les prix, ça n’aide pas à être financée?

Mes films ont été dans de gros festivals et ont gagné des prix à chaque fois, mais ça reste du court métrage, alors rien ne garantit aux institutions que ça se poursuivra en long métrage. En plus, les gens ont vu un aspect onirique à Mes nuits font écho. C’est un univers particulier, construit de manière narrative moins vue, et c’est plus difficile à financer. Le film que tu as vu, il fallait que je le fasse seule. Je n’ai pas eu le choix de m’autoproduire, d’être directrice de post-production, directrice artistique, monteuse, etc.

En ce moment, je me dis que ce petit miracle – non pas le film en soit, mais sa réalisation –, je ne pourrai pas le refaire. C’est trop d’implication. Tout ce qui se produit est magique, mais depuis deux ans et demi, j’ai mis ma vie dans un film. En ce moment, je ne suis pas certaine de vouloir le refaire. Je vais prendre du recul et voir ce que ça apporte aux gens. Parce que j’aime honnêtement le spectateur, c’est pour lui que j’ai fait ce film. Quoi que je l’ai aussi fait en partie pour moi. Consciemment ou inconsciemment, j’ai probablement voulu m’envoyer de l’espoir. Et vous en envoyer aussi. Parce qu’on en a besoin, en ce moment !

“Si quelqu’un a l’impression d’être en train de tomber, je voudrais que mon film soit un coussin. Même s’il n’est pas nécessairement toujours confortable…”

C’est bizarre que tu me parles d’espoir. En quittant la salle de cinéma, j’ai marché jusqu’au bureau, les poings serrés, des larmes plein les joues. Mes nuits feront écho m’a plutôt confrontée à mon statut de rêveuse éveillée, à cette tendance que j’ai à reléguer certaines histoires au domaine du rêve. Ça m’a fait sentir immobile.

Je comprends, mais c’est pourtant rempli d’espoir. En tant qu’humain sur terre, on est tous reliés, plus qu’on le pense. Pas juste par Facebook ou par textos, mais par notre inconscient. Ce que je veux dire, c’est: «Attends! Alors que tout veut nous séparer, il y a peut-être quelque chose qui se passe au-dessus de nous. Oui, on a des décisions à prendre, mais il y a quelque chose qui nous accompagne». Si quelqu’un a l’impression d’être en train de tomber, je voudrais que mon film soit un coussin. Même s’il n’est pas nécessairement toujours confortable…

Je trouve qu’il y a de plus en plus de chaos autour de nous. Le film montre bien que je ne veux pas ériger de mur entre nous et les Mexicains, ni la Chine. Au contraire, je crois qu’on est tous unis. J’ai une ouverture à l’Autre. Ce n’est pas que je veux l’analyser, mais plutôt que je veux me découvrir à travers lui.

J’ai été très touchée par la poésie de tes mots. Le monologue qui ouvre ton film m’a fait pleurer.

Il reflète un sentiment qui perdure depuis longtemps, chez moi. En fait, je l’ai écrit il y a quatre ans. Ça peut sembler cliché de dire «La vie est courte. Il faut continuer de rêver», mais on ne le fait pas assez. 

“Mon film est accessible! Je l’ai fait pour vous. Je veux qu’il apporte quelque chose… pour que l’espace d’un instant la personne qui le voit ne se sente plus seule.”

On le fait tous de façon biologique…

Oui, mais on ne s’en rend pas compte. On ne se le rappelle pas suffisamment. Quand on dort la nuit, si on rêve qu’on voleur nous tue, on ne peut rien y faire. On est tous victimes d’un imaginaire inconscient qui nous habite. On expérimente tous ça, peu importe la culture!

Que voudrais-tu qu’on sache au sujet de ton film, avant d’aller le voir en salle?

Qu’il est accessible! Je l’ai fait pour vous. Je me suis donné la responsabilité de faire un film qui allait apporter quelque chose aux gens, pour que la personne qui le voit, peut-être juste l’instant d’une scène, d’une réplique, d’un son, d’une image ou d’une couleur, ne se sente plus seule.

Je ne peux pas être dans votre vie à tous les jours, dans tout ce que vous allez traverser en 2017 – qui, je l’espère, sera plus douce –, mais si je ne peux pas physiquement être là, le film, lui, peut l’être. J’aimerais dire à ceux que ça va rejoindre: «Je suis à côté de vous, je vous entends, je vous comprends. Si ce film vous fait écho, dites-vous qu’il y a une autre personne de l’autre bord pour vous écouter et vous parler».

Mes nuits feront écho sera à l’affiche dès le 13 janvier à Montréal, Québec, Rimouski, Sherbrooke et Sept-Îles. Tous les détails sont juste ici.

Pour lire une autre entrevue de Rose-Aimée Automne T. Morin : «Rencontre avec Stéphane Lafleur (pour me sentir moins seule)».

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