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Solitude au sommet : quatre entrepreneur.e.s témoignent
« On est tout seul sur notre île déserte », avoue Martin Ouellet, président et chef de la direction de l’entreprise manufacturière spécialisée en portes et cadres d’acier STC Manufacturier. Son île, c’est son rôle de gestionnaire. L’océan : une trentaine d’employé.e.s.
Pendant sa journée de travail, Martin parle pourtant avec des dizaines de personnes, il donne des directives au personnel sous sa direction, tout en communiquant avec ses fournisseurs, ses client.e.s et beaucoup d’autres maillons de la chaîne de production.
Mais pourtant, il se sent seul.
Être au top du top d’une entreprise, ce n’est pas simple, ça, on le sait déjà. Gérer des tonnes de dossiers, trouver des solutions aux problèmes, planifier la croissance, conclure des partenariats, bref, brasser des affaires, c’est stressant.
«Je ne peux pas courir avec mes collègues et leur parler de ma vie comme avec un ami.»
Non seulement c’est stressant, mais c’est aussi une position propice à la solitude. En effet, une étude française réalisée en 2016 révélait que près d’un.e dirigeant.e sur deux se sent très isolé.e.
Alors, vers qui les personnes à la tête d’une entreprise peuvent-elles se tourner lorsqu’elles ont besoin d’un regard externe, de ventiler un peu ou juste de socialiser?
Le mur invisible entre les cadres et les employé.e.s
Pour Martin Ouellet, le sentiment de solitude provient, entre autres, de la distance qu’il a décidé d’imposer entre lui et ses employé.e.s. « Je ne peux pas courir avec mes collègues et leur parler de ma vie comme avec un ami, illustre-t-il. J’ai déjà été très, voire trop, ouvert dans d’anciennes entreprises et puis, oups, ça te revient dans la face. »
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Dans un ancien emploi, M. Ouellet s’est attiré des remarques désobligeantes après avoir été identifié dans une photo prise lors d’une soirée et publiée sur les réseaux sociaux. Considérant que ce qui se passe hors des heures de travail peut lui être reproché, il a alors pris la décision de ne plus avoir d’employé.e.s dans sa liste d’ami.e.s Facebook.
«Je ne peux jamais baisser mon masque. On ne joue pas notre rôle d’humain.»
Non seulement c’est délicat, mais, selon Martin Ouellet, il est difficile de développer une relation amicale avec des employé.e.s puisque chacun.e a un rôle spécifique à jouer. Les associé.e.s et employé.e.s jouent un rôle d’associé.e.s ou d’employé.e.s et lui, le patron, joue un rôle de meneur de troupes. « Je ne peux jamais baisser mon masque. On ne joue pas notre rôle d’humain. »
Malgré les affinités qui peuvent tout de même se développer dans un contexte de travail, la gestionnaire et future copropriétaire de la clinique de massothérapie et d’ostéopathie Clinique Jeanie Rahal, Brigitte Rahal, soutient elle aussi qu’il « est préférable de ne pas se confier à un employé même si on a une relation d’amitié, parce qu’il est important d’être neutre ».
Selon elle, un.e chef.fe d’équipe doit montrer l’exemple afin de rendre le milieu de travail le plus sain possible et d’éviter les ragots. Même si elle ressent le besoin de ventiler à propos de quelqu’un ou de quelque chose, elle évite de le faire auprès de son personnel pour des questions de respect.
Et puis, selon Olivier Paré, président fondateur de l’école pour entrepreneur.e.s Avego Académie, les patrons gèrent un stress incroyable, et ce n’est pas utile de partager cette charge émotionnelle avec le personnel.
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« Il y avait une période difficile dans l’entreprise où j’aurais pu littéralement tout perdre, se remémore-t-il, et j’avais décidé d’encaisser. Ça n’aurait rien donné de mettre cette pression-là sur les employés à ce moment-là. »
À qui se confier en tant que chef.fe d’entreprise?
Si chaque entrepreneur.e à qui nous avons parlé vit de la solitude à différents moments et de différentes façons, une constante revient : la volonté de briser l’isolement.
«Ça fait du bien de souffler avec du monde qui vit la même chose que moi.»
Martin Ouellet a trouvé du réconfort auprès du Groupement des chefs, une collectivité d’entraide pour entrepreneur.e.s. Ce groupe permet aux entrepreneur.e.s de rester connecté.e.s à un réseau par l’entremise de rencontres. « Quand on rentre dans une session, c’est confidentiel et ça fait du bien de souffler avec du monde qui vit la même chose que moi », explique le président de STC Manufacturier.
Selon une étude, près des deux tiers des entrepreneur.e.s au Canada ressentent de la déprime au moins une fois par semaine. Et un.e entrepreneur.e sur deux dit se sentir fatigué.e mentalement au moins une fois par semaine. Comme l’ont mentionné les gens à qui nous avons parlé, tout part du stress. Beaucoup d’entrepreneur.e.s se sentent isolé.e.s lorsqu’ils et elles vivent des situations stressantes, ce qui aggrave le sentiment d’épuisement.
Par contre, seulement 16 % se tourneraient vers de l’aide professionnelle.
Pour certain.e.s, ce sont des ami.e.s entrepreneur.e.s qui leur apportent un certain réconfort. « Il y a deux jours, je suis entrée en communication avec la propriétaire d’une entreprise similaire à la mienne et on va bientôt faire une rencontre Zoom, raconte Brigitte Rahal. Elle vit exactement la même chose que moi. Je ne peux pas juste en parler avec des gens dans ma famille ou mon conjoint, car ils ne comprennent pas tout le temps à quel point on s’implique et qu’on a besoin d’autres personnes qui comprennent ce qu’on vit. »
«Il faut apprendre à vivre avec et s’entourer de gens qui vivent la même réalité que nous, car ça permet de mieux respirer.»
« Si je n’avais pas eu l’écoute de mon copain, un suivi en psychologie aurait peut-être été nécessaire, mais il m’aide beaucoup à ventiler sur des trucs que je ne peux pas confier à mes collègues », confie Brigitte Rahal.
Par contre, pour Émilie Courval, présidente de la clinique de santé Groupe Alterna, se confier à des ami.e.s qui s’occupent également d’une entreprise peut devenir périlleux, puisque la jalousie et la compétition peuvent parfois s’en mêler. « Si ça va bien pour toi, ils vont être inquiets pour leur propre entreprise, et si ça va mal, ils vont dire qu’ils t’avaient dit de ne pas faire ça comme ça. »
Les quatre entrepreneur.e.s à qui nous avons parlé s’entendent pourtant pour dire que la solitude fait partie du deal et qu’ils et elles ne changeraient pas de vocation pour autant. « Il faut apprendre à vivre avec et s’entourer de gens qui vivent la même réalité que nous, car ça permet de mieux respirer », conseille Olivier Paré à qui veut bien se laisser tenter par le monde des affaires.
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