SLĀV : Le bilan de Marilou Craft

En novembre dernier, on annonçait la présentation de SLĀV dans le cadre de la prochaine édition du Festival international de jazz de Montréal. L’oeuvre était alors dépeinte comme « la nouvelle création de Robert Lepage », une « adaptation sur scène » des albums solo de Betty Bonifassi mettant en vedette cette dernière, et comme « une odyssée théâtrale à travers le chant d’esclaves afro-américains des années 30 ». Ces informations, couplées à la manière dont Bonifassi présentait déjà son travail dans les médias, m’ont amené à me questionner sur le projet. Mes réserves ont été explicitées dans un texte publié par URBANIA en décembre.

Depuis, ce texte a été dépeint comme « débile et paranoïaque », comme témoignant de « haine raciale » et de « radicalisation dogmatique », et comme une forme d’« intimidation idéologique qui excite les incultes et les brutes ». Son propos serait « aveuglé par le fanatisme » et verserait dans la « victimisation ». Bonifassi elle-même a dit considérer qu’il lui « envoie de la haine » et est « agressif ».

Pendant ce temps, les artistes derrière SLĀV semblent en grande partie avoir évité de participer au « dialogue » que ce texte cherchait pourtant à susciter. Les questions qui y ont été soulevées ont peu été abordées publiquement par Bonifassi, et encore moins par Lepage. Bonifassi a répété « je ne sais pas quoi dire à ça » et « je ne sais pas quoi répondre à cela. » « Je n’ai pas compris. Je ne comprends pas », dit-elle, avouant avoir abordé le sujet de l’esclavage « très naïvement » dans son processus de création : « je ne me suis pas posé de question ».

Sur le plateau des Échangistes, par exemple, Bonifassi expliquait que « SLĀV, c’est la reconduction théâtrale de mon idée de résilience par l’art vocal que j’ai développée sur les deux albums qui sont basés sur l’archivage d’un ethnomusicologue qui s’appelle Alan Lomax. Je peux pas faire plus court. »

Pire, le discours de Bonifassi semble avoir attisé les craintes évoquées dans ce texte. Par exemple, alors que j’y soulignais l’apparente occultation, dans le discours promotionnel entourant SLĀV, des dynamiques raciales sous-tendant les chants d’esclaves afro-américains qui sont pourtant au coeur du spectacle, Bonifassi a répondu ne pas voir la couleur et ne pas considérer qu’elle existe, ni physiquement, ni dans la musique — « il n’y a pas de couleur dans ma vie » — et a expliqué que le spectacle ne parlerait pas de race. Le Festival de jazz s’est joint à ce discours en avançant, par voie de communiqué, être un « village global » où la race n’existe pas.

La provenance même de ces chants d’esclaves a continué d’être effacée du méta-discours de l’oeuvre. Sur le plateau des Échangistes, par exemple, Bonifassi expliquait que « SLĀV, c’est la reconduction théâtrale de mon idée de résilience par l’art vocal que j’ai développée sur les deux albums qui sont basés sur l’archivage d’un ethnomusicologue qui s’appelle Alan Lomax. Je peux pas faire plus court. » Dans le programme de soirée du spectacle, les oeuvres musicales continuent d’être présentées comme étant « tirées » de ses propres albums. Celle qui affirme avoir voulu s’« approprier les pièces » des esclaves afro-américains et avoir « envie d’interpréter, de personnifier » leurs chants considère qu’il n’est pas valide de critiquer cette appropriation : auparavant, « il fallait respecter les minorités. Maintenant, aujourd’hui, on n’est plus dans le même monde ». Des critiques comme la mienne ne seraient donc que des « conneries » aux dires de Bonifassi, qui ajoute que l’idée même d’appropriation indue est d’une « stupidité absolue ».

Par ailleurs, alors que je m’inquiétais que « toutes les personnes nommées dans la promotion jusqu’à présent sont blanches sauf, peut-être, des choristes non identifiés », la rumeur voulant que l’équipe soit entièrement blanche n’a jamais été démentie publiquement : la distribution du spectacle n’a pas été révélée préalablement à sa première, ce qui est inhabituel pour une oeuvre théâtrale. Les créateurs n’ont pas davantage ajusté leurs méthodes pour répondre aux critiques. Aly Ndiaye, alias Webster, a même expliqué avoir été consulté par l’équipe de création et avoir émis des réserves similaires, sans toutefois que le problème de « manque de diversité sur scène » soit résolu dans l’oeuvre finale.

Au contraire, les créateurs ont plutôt détourné l’attention de la méthode pour la tourner vers le résultat, enjoignant au « public » de ne juger qu’« après avoir assisté au spectacle ». Similairement, le Festival de jazz a affirmé croire « fermement que nous devons assister au spectacle » avant d’en critiquer le processus de création. La directrice artistique du TNM, Lorraine Pintal, a refusé de répondre aux critiques, affirmant plutôt : « Notre réponse est sur scène ».

Il se trouve que j’ai vu le spectacle. Et non seulement mes questions initiales quant au processus de création demeurent-elles entières, mais elles se superposent maintenant à davantage de réserves quant à certains choix artistiques.

Par exemple, le spectacle prend la forme d’une leçon où l’histoire est exposée par le biais de la perspective de Bonifassi. Dans la première scène parlée, après une introduction où la chanteuse, vêtue d’une tenue de soirée, dirige ses choristes vêtues d’habits d’esclaves, Bonifassi présente ses propres origines serbes et italiennes, ainsi que la racine slave du mot « esclave », comme des preuves d’un métissage inévitable. Cette notion de métissage est ensuite martelée à travers l’ensemble du spectacle. Alors que, dans le programme de soirée, SLĀV est encore décrite comme une « odyssée théâtrale appuyée par des chants d’esclaves afro-américains du sud des États-Unis des années 1930 », Bonifassi affirme sur scène que les Irlandais blancs auraient aussi été soumis à l’esclavage, avant d’avancer que le blues est issu de « la rencontre des Irlandais et des Africains ». Cet accent sur le métissage des cultures et sur le caractère universel de certaines expériences est appuyé par la mise en scène, alors qu’on choisit de faire camper des personnages noirs par des interprètes blanches. Dans un tableau, celles-ci ramassent du coton. Dans un autre, Bonifassi incarne l’activiste abolitionniste noire Harriet Tubman.

Alors que, dans le programme de soirée, SLĀV est encore décrite comme une « odyssée théâtrale appuyée par des chants d’esclaves afro-américains du sud des États-Unis des années 1930 », Bonifassi affirme sur scène que les Irlandais blancs auraient aussi été soumis à l’esclavage, avant d’avancer que le blues est issu de « la rencontre des Irlandais et des Africains ».

La trame narrative de SLĀV contribue à ce discours. Après l’introduction historique de Bonifassi, une des deux interprètes noires émerge comme personnage principal dont on suivra l’histoire à travers le spectacle. Dans la première scène de cette trame, on retrouve la jeune femme dans un café où elle discute avec une amie blanche. Cette dernière s’étonne que son enfant ait les yeux foncés. « C’est peut-être les gênes de mon seul ancêtre noir qui remontent », explique-t-elle avant de s’étonner de ne jamais en avoir parlé à son interlocutrice — « toi, ma seule amie noire ». Puisque cette « seule amie noire » ne parvient pas à comprendre son explication de sa généalogie, elle lui en fait littéralement un dessin. Cette explication serait nécessaire, car « pour retracer l’histoire des noirs au Québec, parfois, il faut passer par la généalogie des Blancs ». On semble ainsi insinuer, comme dans le discours promotionnel entourant l’oeuvre, qu’il n’est plus nécessaire de parler de race au Québec — « le noir, c’est qui? », leur demande la serveuse lorsqu’elle leur présente leurs cafés.

À travers le spectacle, on retrouve la jeune femme à différents moments d’une vague quête identitaire. Au final, on n’en saura que bien peu sur ce personnage, hormis que son prénom est celui de l’interprète et que, suite à une quelconque peine d’amour, elle entreprend un périple à travers les États-Unis. À travers ce voyage, elle se fait expliquer différents pans de sa propre histoire, se retrouvant parfois dans des situations qui ne semblent servir que de prétextes à l’avancement de la trame didactique du spectacle. Après un séjour injustifié en prison, lors duquel l’amie blanche citée précédemment doute de la non-responsabilité de sa « seule amie noire » (« je connais ton petit caractère! »), notre héroïne semble enfin retrouver un sens à sa vie à la rencontre de Bonifassi. Cette dernière lui propose de se joindre à sa nouvelle création sur « les prisoner songs d’Alan Lomax », un ethnomusicologue qui « a enregistré toute la musique de l’immigration américaine » — euphémisme s’il en est un. Est-ce « parce que je suis noire? » demande la jeune femme à Bonifassi.

Dans une étrange mise en abyme qui semble davantage destinée au public qu’à son interlocutrice, Bonifassi explique avoir plutôt été attirée par son « expertise » sur Haïti (expertise qu’elle semble avoir acquise comme par magie, et qui est apparemment pertinente malgré que le spectacle de Bonifassi porte plutôt sur « les prisoner songs d’Alan Lomax »). Une fois intégrée au projet, la jeune femme apprend une chanson créole au reste de l’équipe, dont les membres rigolent de la sonorité de certaines paroles — « Carrefour Laval »? demande l’une d’elles à travers les rires. En guise de dénouement, toute l’équipe prend part à un cours de danse mené par l’autre interprète noire. « You’re gonna go back to Africa », dit cette dernière en leur montrant des mouvements, dont un où les bras liés doivent se séparer. « You break the chains », explique-t-elle avant que toutes les interprètes forment un grand cercle au milieu duquel chacune, tour à tour, démontre sa capacité à danser. Nous sommes tous et toutes semblables, semble avancer l’oeuvre qui, rappelons-le encore, cherchait pourtant à célébrer spécifiquement les chants d’esclaves afro-américains.

Au final, SLĀV semble destinée à un public qui n’est pas au fait de l’histoire. Pour une personne afro-descendante comme moi, par contre, l’oeuvre peut être violente à recevoir. D’autant plus dans un contexte où des gardiens sont embauchés pour assurer la sécurité du public, du jamais vu dans mon expérience de spectatrice. D’autant plus que des policiers sont postés à la porte pour « protéger la liberté d’expression », aux dires d’un d’entre eux, interrogé à ma sortie du spectacle. D’autant plus qu’à mon arrivée au théâtre, sa directrice artistique s’est exclamée, à mes côtés, être surprise du calme ambiant, alors qu’une manifestation avait eu lieu la veille : « On se demande s’il va pas y avoir un coup, s’ils vont pas nous envahir! » D’autant plus qu’à ma sortie de la salle, je me suis retrouvée face à une caméra braquée sur le public, alors qu’un journaliste s’est empressé de me demander mes impressions. Il est facile, pour une personne noire, de se sentir intruse, observée, utilisée, mise en spectacle. Je comprends que d’autres refusent de s’imposer l’expérience de ce spectacle. Je ne peux même pas imaginer le poids pesant sur les épaules des deux interprètes noires brandies comme pare-feu pour légitimer l’oeuvre.

Au final, SLĀV semble destinée à un public qui n’est pas au fait de l’histoire. Pour une personne afro-descendante comme moi, par contre, l’oeuvre peut être violente à recevoir.

Alors, voyez-vous mieux, maintenant? D’un côté, on me reproche de m’être informée de tout le discours médiatique entourant le projet de Bonifassi, sans toutefois lui avoir parlé directement avant d’émettre des réserves. De l’autre, on approuve un processus de création qui n’inclut pas les personnes directement liées à son sujet.

D’un côté, on exhorte aux personnes racisées de s’affranchir, rejetant la responsabilité de l’asservissement sur les personnes qui le subissent — « you break the chains ». De l’autre, on rejette les propos des personnes racisées lorsqu’elles pointent les chaînes qui les lient, qu’elles les dénoncent, et qu’elles expliquent comment les aider à les en affranchir.

D’un côté, on crie à la liberté d’expression, exigeant de laisser parler les voix qui bénéficient déjà d’une tribune considérable. De l’autre, on limite l’expression des personnes directement affectées par les propos des voix dominantes, mais ne bénéficiant pas de la même visibilité. D’un côté, on prie des artistes d’avoir conscience de leur posture afin de respecter leur histoire. De l’autre, ces artistes rétorquent que cette « histoire a été écrite par les oppresseurs autant que par les opprimés, par des blancs aussi bien que par des noirs », rejetant le concept de posture pour plutôt faire s’équivaloir les points de vue.

À la première du spectacle, des personnes se sont regroupées devant le TNM pour manifester leur désaccord quant à SLĀV et au discours véhiculé par ses artistes. Bien que les médias aient abondamment couvert leur colère, le contenu de leurs critiques n’a pas encore été abordé publiquement par les artistes. De nombreux militants, chroniqueurs, artistes, critiques et experts, moi incluse, avons été sollicités pour parler du spectacle, alors que Bonifassi et Lepage semblent avoir refusé nombre de demandes d’entrevue. Alors que les représentations sont présentement sur la glace, Bonifassi ayant subi une malencontreuse blessure, j’ose espérer que ce recul forcé mènera à la participation des artistes au dialogue en cours, celui-là même que je souhaitais en décembre.

À l’époque, j’écrivais que « toute œuvre dit quelque chose, qu’on lui réponde ou pas. Mais si on ne lui répond pas, c’est peut-être qu’on ne l’entend pas. Et si on ne l’entend pas, c’est peut-être qu’on n’écoute pas assez. » Il en va de même pour toute critique d’un processus de création. Si on ne lui a pas répondu, c’est peut-être qu’on ne l’a pas entendue. Si on ne l’a pas entendue, c’est peut-être qu’on ne l’a pas réellement écoutée. Et c’est peut-être parce qu’elle n’a pas été écoutée que nous nous retrouvons aujourd’hui avec une oeuvre tout aussi critiquable que son processus de création.

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