Sexter, est-ce que c’est tromper ?

Parce qu’on est en 2017, on pourrait unanimement déclarer que la phrase “C’est sur internet, pas dans la vraie vie” est officiellement dépassée. Du harcèlement sur internet, c’est grave. Du succès sur internet, c’est génial. Des amis sur internet, ça se peut.

Pourtant, les nouveaux modes de communication continuent d’alimenter plusieurs questions. Parmi celles-ci : sexter, est-ce que c’est tromper?

Commençons par la réponse évidente : toutes les relations de couple sont différentes; c’est donc à chaque personne d’établir les “balises de fidélité” avec lesquelles elle est confortable. Communiquer et s’entendre sur des règles propres à son couple, c’est pas mal une formule gagnante dans toutes les situations.

Mais histoire d’aller au-delà de cette (très vraie) généralité, nous avons parlé avec Zoé Vourantoni, sexologue clinicienne et psychothérapeute.

“Est-ce que la plupart des gens sont à l’aise avec le fait que leur partenaire envoie des textos osés à tout un chacun, tant que ça reste virtuel?”, lui a-t-on demandé.

On ne vous surprendra pas en vous apprenant que la réponse est non. “Au Québec, à l’époque où on vit, la plupart des personnes qui s’engagent à être en couple se considèrent comme monogames, et l’idée d’une relation à l’extérieur du couple peut être blessante. Pour certains, mais pas pour la majorité, ça peut passer, à condition d’en avoir discuté avant. En général, si on pense que c’est quelque chose qu’on doit cacher à l’autre, il y a de bonnes chances que ce soit considéré comme de l’infidélité.”

Certains voient même le fait d’encourager une relation virtuelle comme pire qu’un contact physique survenu une seule fois.

Pourtant, des gens qui envoient des photos coquines ou des propos salés à des personnes en dehors de leur couple, ça arrive. Zoé Vourantoni en voit de temps en temps en consultation, et plusieurs thérapeutes et avocats spécialisés en divorce disent que des cas impliquant les médias sociaux se retrouvent de plus en plus souvent sur leur bureau.

Ce qui est intéressant, c’est que lorsqu’un couple consulte pour une infidélité virtuelle (contrairement à une infidélité physique), souvent, la personne “fautive” minimise ses actes, alors que la personne qui en est “victime” les ressent comme tout aussi blessants.

“Les gens qui le font ont souvent l’impression que comme ils n’ont pas vu la personne, que c’était juste des messages, ça ne veut rien dire. Par contre, l’impact sur la personne trahie n’est pas moindre. Elle se demande si elle peut faire confiance à son partenaire, elle a l’impression qu’on lui a menti, qu’elle ne suffit pas, elle ne comprend pas. L’impact peut être le même qu’une infidélité physique plus traditionnelle, mais la personne qui a trompé va se déculpabiliser en disant qu’elle n’a pas agi.”

Pourquoi sexter?

En parlant à des gens autour de moi et en fouillant sur des forums, je me suis rendu compte que la plupart des personnes qui se défendaient d’avoir sexté quelqu’un d’autre que leur partenaire se justifiaient en plaidant le fait qu’ils avaient été négligés (la plupart du temps sexuellement) dans leur couple.

Leur discours était de ce genre : “Vous dites que ce n’est pas correct de sexter quelqu’un d’autre que son partenaire… mais d’un autre côté, est-ce que c’est correct de coucher avec son partenaire juste deux fois par année?”

Qu’en pense notre sexologue? “En sextant, on peut peut-être aller chercher quelque chose qui nous manquait dans la relation, mais ce n’est pas une bonne façon de le faire. Si on ne sent pas bien dans une relation, on a la responsabilité d’en parler, de s’ouvrir.”

Un avis corroboré par Psychology Today : on ne peut pas blâmer son partenaire pour ses gestes. Si on recherche en secret sur Google quelqu’un pour une séance de phone sex, on ne peut pas dire que c’est strictement parce que notre partenaire ne nous donne pas assez d’attention ou qu’il ne désire pas les mêmes choses que nous sexuellement. Tout le monde doit “sacrifier” quelque chose pour l’amour, la chaleur et la sécurité qu’amène une relation, et parfois, il faut dire adieu à certains fantasmes, soutient l’article.

Parmi les autres arguments invoqués par ceux qui sextent : le besoin de retaper son estime de soi. On est seul(e) un soir, on se trouve moche, inintéressante… pourquoi pas envoyer une photo un peu aguichante à ce gars/cette fille qu’on ne recroisera sûrement jamais de toute façon? Ou bien pourquoi ne pas encourager un peu ce/cette collègue qui nous envoie des textos ambigus?

Si on se déculpabilise en se disant qu’on ne passera pas à l’acte et que l’intention en est plutôt une de valorisation de soi, il ne faut pas oublier que les conséquences n’en seraient pas moins dévastatrices si notre partenaire savait ce que l’on fait.

La zone grise

Ce qui peut être considéré comme une infidélité virtuelle varie grandement d’une personne à l’autre. Pour certains, le simple fait de regarder des images de filles vêtues légèrement sur Instagram constitue une incartade, alors que pour plusieurs, ça commence à partir du moment où il y a une interaction avec quelqu’un.

Les deux extrémités de ce spectre virtuel semblent éloignées. Il y a toutefois une pente qui peut les relier, surtout dans les cas où les sextos sont échangés avec quelqu’un qui n’est pas dans l’entourage de la personne.

Prenons comme exemple quelqu’un qui regarde des images d’une cam girl, puis qui fait ensuite une séance vidéo privée avec elle, qui obtient son numéro et qui commence à échanger des messages textes…

“On a ainsi l’impression que c’est moins grave : avec l’informatique, ces échanges sont dépersonnalisés. Ça peut commencer par de la porno, puis on embarque dans un chat, et on se dit que c’est moins grave puisqu’on a jamais vu cette personne-là. La gradation n’est pas toujours claire pour la personne qui commet ces actes, mais en réalité c’est rendu beaucoup plus loin que de la porno.”

Évidemment, dès que les échanges se font avec quelqu’un qui est dans son entourage (collègue, ami(e)), c’est tout de suite un autre niveau. “Même s’il n’y a pas eu de passage à l’acte, le saut serait facile à faire. Ce ne serait pas un gros pas.”

N’oublions pas également que le sexting peut être subtil. Quand on envoie une photo coquine, on se doute bien de ce qu’on fait, mais parfois, une escalade de sous-entendus peut mener à un flirt qu’on n’appréhendait pas…

Ceux qui s’en foutent

Comme mentionné plus tôt, c’est à chaque couple d’établir les limites avec lesquelles il est confortable pour que tout fonctionne bien. Pour certains, sexter, y a rien là!

“Il faut par contre en avoir parlé avant, et bien connaître les détails de ce que l’autre accepte. Est-ce que les partenaires préfèrent savoir ou ne pas savoir qui l’autre personne sexte? Est-ce qu’il veut qu’elle efface son historique et ne laisse pas traîner ses messages? Préfère-t-elle être tenue au courant? Certains peuvent s’entendre sur le fait que c’est correct de chatter avec quelqu’un une fois, mais pas d’entretenir une relation régulière. Dans cette situation, si l’un apprend que l’autre est dans une relation depuis trois mois, il y a eu trahison. L’important, c’est de rester à l’intérieur du cadre établi.”

Et il faut évidemment que toutes les personnes impliquées dans la relation soient réellement d’accord avec ça. Si on sent qu’une entente ne concorde pas avec nos valeurs, il est préférable de remettre sa relation en question que ses valeurs…

Quoi faire si ça arrive?

Et si on apprend que son partenaire s’est aventuré au-delà des limites fixées, est-ce que tout est perdu?

Comme pour la plupart des problèmes de couple, c’est en passant par la communication (seuls ou aidés d’un psychologue ou d’un sexologue) qu’on peut traverser ce genre d’épreuve.

“Souvent, la personne qui a commis l’acte est prête à considérer que ça fait partie du passé, à passer à autre chose plus rapidement que celle qui a été trahie. L’autre a besoin de parler, de ramener sur le plancher – même des mois plus tard, ou un an plus tard – ce qui s’est passé, sent le besoin de vérifier le téléphone de l’autre, trouve qu’il n’est pas souvent présent… La personne qui a sexté sent alors qu’on ne lui fait pas confiance et veut oublier ce qui est arrivé. L’une des plus grosses problématiques est que l’un avance que ce ne sont que des images, des messages, et se demande comment l’autre peut être aussi fâché, alors que l’autre se sent de la même façon que s’il s’agissait d’actes physiques.”

Des conseils pour chacun?

“Celui qui a trompé doit se questionner. Pourquoi a-t-il fait ça? Qu’est-ce qu’il recherchait? Pourquoi trouvait-il que ce n’était pas grave? Si les rôles avaient été inversés, comment se serait-il senti? La personne qui a fait les actes va en entendre parler et reparler. Elle doit assumer qu’elle a posé ces actes et, malgré la culpabilité que ça entraîne, laisser de l’espace aux émotions de l’autre.”

“La personne qui a été trompée peut, de son côté, se demander ce qui la rend insécure, de quoi elle aurait besoin pour continuer à avancer dans la relation. Elle doit estimer quand elle peut autoréguler ses inquiétudes, et quand elles sont justifiées et qu’elle peut en parler. ”

À travers le monde, des sextos ont déclenché de grands drames – ruiné des carrières politiques, mené à de l’intimidation, des suicides ou encore des meurtres. Avant de les laisser créer de petites apocalypses dans nos vies, tournons notre pouce sept fois avant de peser sur “envoyer”.

Après tout, ça serait un peu plate de se séparer pour un emoji d’aubergine…

Pour lire un autre reportage de Camille Dauphinais-Pelletier : “Sexe au Moyen Âge : égouttement de l’âme et immunité libidinale”

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