Eloi Brunelle & Austin Andrews

Servir du Tim Hortons à Kandahar

Si la distribution de Timbits après la partie de hockey du petit dernier sème la discorde, imaginez l’effet qu’ils peuvent faire au beau milieu du désert, sur des militaires qui s’ennuient de la maison! Portrait de Tina Hâché, témoin privilégié de l’implacable pouvoir du beigne.

  • Je te sers un café ? Un thé ?
  • Je te prendrais un café, oui !
  • Lait ? Crème ? Sucre ?
  • Un peu de lait, ça ira.
  • Une petite, une moyenne ou une grosse tasse ?
  • Moyenne ?
  • Parfait… En porcelaine ou en verre ?

Je n’ai pas encore détaché mes lacets qu’elle quitte s’activer dans la cuisine, me laissant seule au salon avec Monet et Obama, les chats. Je zieute les innombrables tableaux aux murs, des pinceaux trainent sur les étagères, des cadres vides jonchent le sol. Elle revient avec deux tasses (en porcelaine) de café au lait débordant de mousse.

Il n’y a aucun doute, Tina Hâché a déjà servi des cafés. Ce qui est plus difficile à croire en la voyant, c’est qu’elle a perfectionné son “art” au Tim Hortons, mais pas n’importe lequel : celui de Kandahar, en Afghanistan. Métro, boulot, dodo, bombes : je me demande quel être sensé peut bien vouloir aller infuser du café frais toutes les 20 minutes en plein conflit armé Tina, elle, a tenté l’expérience deux fois, d’abord en 2009 puis en 2011.

On m’avait informée que les employés envoyés sur le terrain étaient surtout des femmes ayant déjà travaillé pour la chaîne ou pour les Forces armées canadiennes et, dans certains cas, des conjointes de militaires. Je m’attendais à rencontrer une femme à l’allure sévère, non pas une artiste peintre de 32 ans, parfaitement maquillée, habillée avec goût comme si elle s’apprêtait à aller à une date. Comment une fille du plateau avait-elle pu se ramasser là-bas ?

“À 26 ans, j’ai eu envie de changer d’air et j’ai déménagé au Saguenay. En me cherchant du travail, j’ai rempli un formulaire où on me demandait si j’étais prête à voyager dans le cadre d’un futur emploi. J’ai coché oui.” En mettant son “x” dans la case, elle ne s’attendait toutefois pas à ce qu’on lui propose, à peine quelques semaines plus tard, de s’envoler avec les Forces vers l’Afghanistan. Sans hésiter, elle a fait ses valises : “Je crois aux signes, je devais accepter l’offre, même si je ne connaissais rien à la guerre.”

Après une formation de quelques jours sur la base militaire de Kingston (Ontario), à en apprendre plus sur la culture afghane, le vécu des soldats et les mesures de sécurité à suivre sur la base, Tina quittait le Québec pour “remplir son rôle de citoyenne” ou, en d’autres mots, offrir aux soldats soutien, chaleur et Timbits.

Une ville comme les autres

La base militaire de Kandahar, c’est comme une grosse ville entourée de murs de bétons. On y retrouve à la fois des militaires, des civils et des marchands afghans qui vendent des souvenirs.” Le Tim Hortons était un conteneur aménagé en restaurant, muni d’un comptoir pour emporter. Pas de tables ni de sandwichs, mais presque toute la sélection de beignes, de bagels, de biscuits et de boissons chaudes que l’on connaît au Canada.

Situé aux côtés du Burger King, du Pizza Hut et du Subway sur la grande promenade de la base, le Tim avait un emplacement central. Pas très loin, on trouvait aussi un terrain de volleyball et de hockey-balle. Après une journée de “boulot”, les soldats pouvaient s’y détendre, faire du sport, manger des beignes et refaire du sport pour se permettre de manger plus de beignes… Les quartiers canadiens étaient à quelques pas, pratique pour Tina qui logeait dans les mêmes installations que les militaires, c’est-à-dire des bâtiments rudimentaires avec toilettes chimiques et lits de camp.

Dans un tel contexte, même la vie de civil prend des airs militaires. Dès 3h du matin, elle se rendait au Tim pour préparer les pâtisseries. Les portes ouvraient à 5 h 30 et fermaient à 21 h, 7 jours sur 7. Sur la base, la température était toujours la même : ciel bleu, soleil ardent, air sec sur fond de nuage de sable. Crème, sucre ? Beurré pas beurré, le bagel ?

A taste of Canada

Tim Hortons s’est imposé au fil du temps comme un véritable symbole canadien. Fast food déguisé en “café du coin”, on y vend l’image d’un établissement au service poli, chaleureux, mais efficace (very Canadian ! ) La marque est aussi un fidèle partenaire d’une foule d’évènements liés de près ou de loin au hockey, ce qui n’est pas sans titiller notre fibre patriotique. Et ça marche ! La chaîne est de loin la plus populaire dans la restauration rapide au pays et bien des Canadiens ont eu un petit pincement au cœur lorsqu’elle a été vendue, en 2014, au géant américain Burger King. Comme si nos voisins d’en bas s’appropriaient un succès bien de chez nous.

Tout ça pour dire que les militaires canadiens ne considéraient pas le Tim de Kandahar comme un simple café, mais plutôt comme un exutoire leur permettant de s’évader, le temps d’un Iced Capp, dans une banlieue québécoise, un quartier de Vancouver, ou une halte routière entre Fredericton et Moncton. Ils y retrouvaient un goût de chez eux et du monde de chez eux, car contrairement aux autres chaînes, qui comptaient des employés afghans, pakistanais et philipins, le Tim offrait un service 100 % made in Canada.

À Kandahar, le charme du Tim opérait aussi auprès des Belges et des Français, séduits par le service francophone. Les Américains craquaient pour les Boston Cream et les Anglais, ironiquement, pour ses Vanilles françaises : “Les gens attendaient chaque jour trente minutes, voire une heure, en file. La machine à cappuccino glacé ne fournissait pas et il fallait même imposer des quotas sur les beignes Canadian Maple!

En écoutant Tina me raconter ce success-story, j’en oublie qu’elle me parle d’un café au beau milieu du désert. Pas elle. “Ça nous est arrivé d’être à sec, de n’avoir plus que du café à servir. Les gens venaient pareil, même si on n’était pas les seuls à en vendre, et allaient chercher leur crème et leur sucre à la cafétéria. Les camions étaient parfois bloqués à l’extérieur des murs en raison d’assauts. Ils arrivaient avec des aliments décongelés, bons pour la poubelle. » C’est aussi ça la réalité d’un conflit armé, sans sucre à glacer.

Roquette et café frais

La guerre. Je l’avais presque oubliée elle aussi. Comment Tina la vivait-elle, entre les hauts murs de béton ? “La première journée sur la base, une roquette a sifflé au-dessus de nos têtes. Je me suis réfugiée en dessous de la table à pique-nique avec huit autres personnes, comme si ça allait vraiment changer quelque chose.” Elle avait été avertie : c’était le genre de choses qui pouvaient arriver… Tout ça, étrangement, ne l’a pas empêchée de se sentir en sécurité. Le bruit des avions a même fini par devenir la berceuse au son de laquelle elle s’endormait chaque soir.

Il arrivait aussi que des habitués ne reviennent pas faire la file et que d’autres s’y présentent avec un membre en moins. On racontait à Tina ce qui se passait de l’autre côté, on lui montrait des photos, elle entendait des bribes de conversations entre deux gorgées de café. Elle était consciente de la situation, sans en saisir l’ampleur. Avec pour seule armure l’odeur de biscuits au four, elle continuait d’appuyer les troupes à sa manière, en dessinant des bonshommes sourire sur les couvercles et surtout, en écoutant.

Comme civile, elle était précieuse aux yeux des militaires. Devant elle, ils pouvaient se plaindre de leurs supérieurs ou d’un autre soldat sans que ça ne se sache, ou simplement décrocher en bavardant avec quelqu’un qui ne sait rien des enjeux militaires. Souvent, ils lui demandaient conseil sur leur relation amoureuse à distance: “Je ne suis pas une psychologue et je ne voulais pas cette responsabilité. Par contre, on pouvait me demander quel cadeau offrir à une femme, les vacances qu’elle aimerait, les mots qu’elle désirerait sûrement lire dans une lettre. Ça, c’était mon domaine.”

Double-Double : deux crèmes, deux sucres, deux expériences

Les militaires s’interrogeaient parfois sur ce qu’elle faisait là, de son plein gré. Comme si eux n’avaient pas vraiment le choix. Moi aussi, je me pose encore la question: pourquoi courir ce risque ? Et pourquoi y être retournée une deuxième fois ? On ne voit pas tout, en six mois? On ne voit pas assez ? La réponse est ailleurs : “On n’arrête pas de te remercier, ils sont tellement reconnaissants. Je sentais que je faisais une différence, je me sentais utile.”

Malgré cette vague de gratitude, son deuxième séjour, en 2011, ne fut pas de tout repos. Les assauts étaient plus fréquents, la tension palpable. Pour Tina aussi, les choses changeaient : “Je me rendais compte de la présence des soldats américains de 17 ans. Des kids. Ils savent même pas ce qu’ils font là. Et, mine de rien, ça affecte le moral de servir des clients qui portent sur eux des mitraillettes.” Cette fois-ci, la guerre était là, partout, tout le temps. Les tanks longeaient la promenade, les militaires se faisaient de plus en plus moroses. Le Tim pouvait toujours servir de zone de réconfort, mais il y a des limites à ce qu’un glacé à l’érable peut faire.

“Est-ce que tu y retournerais ?” Elle hésite, réfléchit, me répond qu’elle ne sait pas.

De toute façon, le Tim Hortons de Kandahar n’est plus. Tina a été de l’équipe qui a fermé l’établissement. Elle a épuisé les réserves jusqu’à ce qu’il ne reste plus que du café en poudre. “Les gens étaient ébranlés. Ils nous regardaient les yeux pleins de tristesse en nous disant merci.”

Ma tasse de café est vide. Il était bon. Meilleur qu’au Tim. Au moment de quitter l’appartement, je lui demande ce qu’elle ressent quand elle retourne dans un Tim Hortons et, étrangement, elle dit ne pas éprouver d’émotions particulières. Le Tim de Kandahar était à la fois différent et comme les autres faut croire…

L’histoire du Tim de Kandahar

  • C’est à la suite des demandes incessantes des soldats que le Soutien au personnel et aux familles des Forces canadiennes a entrepris d’ouvrir un Tim Hortons sur la base de Kandahar.
  • Le café y a ouvert ses portes le 1er juillet 2006, juste à temps pour la fête du Canada.
  • Il a déménagé en 2010 afin de se rapprocher des installations canadiennes.
  • Il a fermé en 2011, lors d’un retrait massif des troupes canadiennes en Afghanistan.
  • Il a été considéré comme l’un des Tim Hortons les plus achalandés et rentables de tous les restaurants de la marque. Les profits de la succursale allaient entièrement aux programmes de bien-être et maintien du moral destinés aux militaires.
  • Plusieurs politiciens y ont commandé un café. Notons la visite d’Harper en 2009.
  • En 2010, la décision de fermer le Burger King, le Pizza Hut et le Subway fut prise parce qu’ils distrayaient les militaires de leur mission. Le Tim Hortons resta toutefois ouvert.
  • Le restaurant a servi 2,5 millions de clients de 37 nationalités différentes.
  • 230 Canadiens se sont rendus sur la base pour travailler au Tim.
  • Quatre millions de cafés, trois millions de beignes et un demi-million de cappucinos glacés ont été vendus entre 2006 et 2011.

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