Se faire voler son vélo. Encore et encore

Chronique d'un fléau ordinaire.

Je me suis fait voler deux vélos en deux semaines.

Un la nuit dernière dans ma cour, l’autre – celui de mon fils – au parc l’autre jour.

Les deux n’étaient pas barrés.

Mais avant de me crier en majuscules «T’ES L’ARTISAN DE TON MALHEUR GROS JAMBON! », laissez-moi me défouler un peu.

Le vol de bécyk constitue le fait divers le plus banal du système solaire, très loin derrière un accouchement dans une bretelle d’autoroute, ou une tornade surprise qui soulève un pâté de maison à Gatineau.  

D’emblée, je suis conscient que le vol de bécyk constitue le fait divers le plus banal du système solaire, très loin derrière un accouchement dans une bretelle d’autoroute, ou une tornade surprise qui soulève un pâté de maison à Gatineau.  

Banal ou pas, le côté intrusif du vol du vélo a ce don de nous mettre viscéralement en sacrament, au point de souhaiter que le responsable de ce lâche larcin se fasse écrapoutir par un dix roues en s’enfuyant sur la monture d’autrui.

Juste d’y penser et je sens monter les mêmes pulsions meurtrières que Liam Neeson dans Taken, après le premier des 46 kidnappings de sa fille.

«Si vous relâchez mes vélos maintenant, ça s’arrêtera. Si vous ne les relâchez pas, je vous chercherai, je vous trouverai et je vous tuerai.»

MON vélo dans MA cour. Et quel salopard dénué de conscience vole le BMX d’un enfant de onze ans!?*

*En même temps, j’ai déjà couvert dans le passé une vague de vols de pouponbus dans des garderies, alors je sais que le scrupule n’existe pas dans le monde interlope.

Mais bon, j’étais attaché à mon vélo (qui ne l’était pas, je sais, LOL), un bel Opus noir et blanc, toujours pas en revente sur Kijiji maquillé d’une autre couleur (j’ai vérifié).

On avait du vécu ce vélo et moi depuis notre coup de foudre dans une boutique spécialisée du Vieux-Montréal en 2015.

Grâce à lui, j’ai voyagé au travail avec mon amie Katou, bravé l’hiver québécois, fait une chute en état d’ébriété, sans négliger l’apprentissage d’une conduite parfaite sans les mains.

Plus qu’un vélo, c’était mon moyen de transport, mon prétexte pour faire des fuck you à l’infernale congestion et mon confident (ok non).

Le fléau ordinaire

Au-delà de mon nombril, on découvre à quel point le cancer semble généralisé.

Le SPVM rapporterait en moyenne 2000 vols annuellement, mais il s’agirait là de la proverbiale pointe de l’iceberg. Les victimes, résignées d’avance, ne signalent pratiquement jamais leurs vélos volés. Elles peuvent pourtant désormais le faire au moyen d’un rapport en ligne, sans devoir se rendre au poste de police local.

Et que dire de ces séances de burinage organisées par la police, qui attirent autant de monde qu’une manif anti-Richard Martineau devant le JDM.

L’organisme Vélo Québec, qui n’hésite pas à employer le mot « fléau» pour désigner le bobo, estime qu’à peine un vol sur dix serait signalé.  

Un simple appel à tous sur ma page Facebook abonde dans ce sens, où plusieurs témoignages – vieux et récents – se sont empilés en quelques heures.

«Je crois avoir vu mes pièces sur le vélo de mon voisin, mais comme je ne suis pas certaine à 100% je ne peux pas l’accuser.»

Émilie, par exemple, venait à peine de se mettre au vélo lorsqu’il s’est volatilisé cet été, dans le stationnement de Radio-Canada. «Après le travail, j’ai trouvé mon cadenas sectionné par terre, j’étais frustrée», confesse Émilie, qui, comble de la malchance, s’est même fait voler ses effets personnels dans le coffre de sa voiture une semaine plus tard.

Antoine, lui, s’est fait piquer un vélo emprunté à sa toute première journée d’utilisation. Il l’avait cadenassé devant le Walmart où il travaille sur la rive-sud, pour ne jamais le revoir.

Sophie s’est fait voler deux vélos ces dernières semaines, sur le Plateau. Celui de sa fille Estelle, « un beau fixie noir mat » verrouillé devant la maison et le sien, un vintage brun qui se trouvait dans le garage souterrain de son immeuble à condos. De quoi rendre parano. «Le pire, c’est que je crois avoir vu mes pièces sur le vélo de mon voisin, mais comme je ne suis pas certaine à 100% je ne peux pas l’accuser», souligne-t-elle.

Dominic calcule s’être fait voler une douzaine de vélos dans sa vie, dont trois la même semaine. «Je me suis tellement fait voler de vélo que j’ai développé le fantasme de tomber face à face avec un voleur en pleine action pour le faire payer pour tous les autres.»

Karyne a pour sa part décidé de ne plus s’acheter de vélo après s’en être fait dérober trois moins d’un an après son arrivée à Montréal, dont deux «réguines» du Marché aux puces.

Patrice a surpris un voleur dans son cabanon au beau milieu de la nuit, avant de le faire déguerpir en appelant la police. Le voleur est revenu compléter le travail trois semaines plus tard.

Geneviève dit en avoir perdu trois, dont celui qui était verrouillé sur le balcon de son logement perché au deuxième étage et donnant sur une cour intérieure. «Il a même scié le fer forgé pour le piquer.»

Carl dit s’être carrément fait voler le sien dans sa maison.

Katerine, la plus infortunée du lot, estime se faire voler un vélo par année depuis 30 ans sur le Plateau, peu importe sa qualité. Elle admet avoir du mal à qualifier son état d’esprit par rapport à ça, mais avoue se consoler à l’idée que des conteneurs de vélos volés se ramassent au Mexique et à Cuba et servent de moyen de transport aux gens là-bas.

Julien raconte avoir passé un été à scruter tous les vélos qu’il croisait dans l’espoir de retrouver son Lemond maillot jaune adoré, qui lui avait coûté 2500$.

Paule dit faire presque quotidiennement les pawn shops de son coin dans l’espoir de retrouver son vélo, disparu le jour même où sa famille avait décidé de se limiter à une seule voiture.

Marie s’est pour sa part fait voler l’amour de sa vie – un vélo baptisé Marie Carmen – qui l’avait accompagnée durant six hivers. «Une GROSSE perte dans ma vie», avoue celle qui a ensuite tenté sans succès de refaire sa vie avec Nana Mouskouri, aussi volé rapidement.

Elle roule désormais des jours heureux avec Barbara, MAIS POUR COMBIEN DE TEMPS?

«Le pire, quand on se fait voler un vélo, c’est que tout le monde essaye de nous convaincre que c’est notre faute.»

Samuel était à la pêche au saumon la semaine dernière lorsque son fils lui a annoncé la mauvaise nouvelle au téléphone. Sa mère en a aussitôt profité pour lui rappeler qu’il avait été averti plusieurs fois qu’il se ferait voler un jour s’il persistait «à laisser son vélo trop longtemps sua galerie». «Le pire, quand on se fait voler un vélo, c’est que tout le monde essaye de nous convaincre que c’est notre faute», déplore Samuel.

Bien d’accord avec lui.

Mon père, un policier retraité qui habite en haut de chez nous, m’a répété jusqu’à la veille du vol de barrer mon vélo dans la cour. Si j’étais un théoricien du complot, je croirais presque que c’est lui qui a fait le coup pour me donner une leçon. En plus, il a cette manie de dire «cardenas » au lieu de « cadenas ».

Ajoutons à ces témoignages un déluge de reportages sur le sujet au fil des années et on obtient un portrait assez troublant dudit fléau.

L’émission Infiltration produite par URBANIA avait remonté la piste des voleurs de vélos et le JDM avait suivi un citoyen qui avait entrepris de retracer les vélos volés et se faire justice lui-même. 

Le même justicier administre la populaire page FB «Vélo volé», où les membres peuvent signaler des disparitions , échanger des informations ou simplement se défouler.

J’ai moi-même déjà mené un dossier sur cette épidémie dans La Presse, dans lequel j’avais d’ailleurs filmé un voleur à son insu. 

Faque, on fait quoi?

À part s’acheter un cadenas en U en kryptonite et se croiser les doigts, quelques initiatives sont prévues, à commencer par l’implantation prochaine de «Garage 529 », une application permettant d’enregistrer, reporter et retracer les vélos, neufs ou usagés.

À part s’acheter un cadenas en U en kryptonite et se croiser les doigts, quelques initiatives sont prévues, à commencer par l’implantation prochaine de «Garage 529 », une application permettant d’enregistrer, reporter et retracer les vélos, neufs ou usagés. Bref, une sorte d’Alerte Amber pour vélos volés. « L’application serait à la portée de tous et pourrait être implantée d’ici le printemps», espère Magali Bebronne, chargée de projets chez Vélo Québec. L’application a déjà fait ses preuves ailleurs au pays, notamment à Vancouver, où une diminution de 30% des vols a déjà été enregistrée.

Mme Bebronne ajoute que les autorités devront s’adapter et réagir, encore plus s’ils veulent inciter les gens à opter pour autre chose que la voiture. «Elles pourraient aménager des bike box comme en Belgique ou des accès sécuritaires pour garer les vélos à l’abri des vols.»

En attendant les solutions, pas le choix de s’accrocher à l’espoir, incarné par Linda, une cycliste croisée par hasard près du parc Lafontaine. La Montréalaise se déplace à deux roues depuis 30 ans, à l’abri des vols. «Je prends toutes les précautions nécessaires. C’est un très bon vélo, je peux le laisser dans le garage au travail et je le rentre toujours à la maison», explique cette miraculée.  

Quant à moi, je vais aller m’acheter un nouveau vélo (avec un «cardenas» qui a de l’allure), avant de me remettre en jeu dans la grande roulette russe du vol de vélo.

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