Salaire minimum : le témoignage d’un commerçant

« J’aurais juste envie que le dude qui a eu l’idée de cette augmentation salariale planche AUSSI sur une réforme réelle et en profondeur de la fiscalité. »

Le gouvernement Couillard a annoncé il y a quelques semaines que le salaire minimum serait augmenté à 12 $ l’heure. C’est une nouvelle qui affectera environ 352 000 employés à travers la province. Toutefois, dans d’autres provinces comme l’Ontario, le salaire minimum a été récemment fixé à 15$ l’heure, est-ce qu’une telle hausse aurait des effets négatifs sur les plus petites entreprises? 

URBANIA a obtenu la permission de Luc Sénéchal, co-propriétaire du café La Brume dans mes lunettes, de reproduire le texte que ce dernier a initialement écrit sur son blogue personnel.

Sénéchal y raconte sa réalité de commerçant et d’employeur, et il exprime également ses inquiétudes face à une hausse possible vers 15$ l’heure. Voici donc son témoignage.

Allô. Je m’appelle Luc, j’ai 37 ans et je suis co-propriétaire d’une petite entreprise. C’est un café et salon de thé dans Rosemont–La Petite-Patrie. On a ouvert il y a un peu plus de deux ans. Les affaires vont bien. On emploie présentement sept personnes à temps plein et partiel. La plupart d’entre eux sont payés au salaire minimum ou un peu au-dessus. On aimerait beaucoup les payer plus. Ça fait partie de nos plans à court et moyen terme. On aimerait leur donner un salaire équivalent à leurs besoins et un peu plus décent. On aimerait aussi se payer plus. Mais pour le moment, on ne peut pas. Les affaires vont bien, mais on se serre la ceinture.

Nous ne sommes pas des patrons qui siphonnent crapuleusement le talent de nos employés. On est loin de faire des millions, nous sommes trois petits actionnaires et nous avons tout risqué ce qu’on avait ou à peu près. Nous payons nos employés à la hauteur de nos moyens pour le travail qu’il font. Et sans JAMAIS dénigrer les tâches à accomplir, les compétences demandées ne sont pas de l’ordre du doctorat. C’est avant tout considéré comme un travail étudiant, une jobine, sauf exception. Ça n’enlève rien à la nécessité de les payer justement. Qui plus est, en tant qu’entrepreneurs, on a besoin d’eux x 1 000 000, qu’ils soient disponibles, dévoués, travaillants, efficaces et consciencieux. On a aussi besoin qu’ils restent avec nous un certain temps et qu’ils s’épanouissent autant que faire se peut. Ça se paye, on en est conscient. On est généreux, en général, je crois.

Si on pouvait les payer 15 $/heure maintenant, on serait les premiers à le faire. Si on n’avait pas de dette, si les revenus étaient plus élevés, si nous, personnellement, on n’était pas si pauvre. Si, si, si. Cette augmentation, si elle nous était imposée aujourd’hui, correspondrait à une augmentation de 10 % de notre masse salariale. Annuellement, selon la dernière année financière, ça correspondrait à 44 % de nos revenus. C’est énorme ET indécent. Ça signifie qu’on ne pourrait plus se verser nos quelques peanuts par semaine. Ça, ou couper dans le personnel. Ou augmenter nos prix. Ou les trois.

 

Il y aura des mises à pied, mais surtout, une augmentation des prix. Pour tout le monde. Partout.

La vraie de vraie vérité, c’est que tout le monde va payer pour ça, malheureusement. Il n’y a pas une entreprise qui se respecte qui va absorber la hausse sans sourciller. La logique fera en sorte qu’aucun chef d’entreprise ne pigera dans ses profits pour payer la hausse. Il y aura des mises à pied, mais surtout, une augmentation des prix. Pour tout le monde. Partout. Et je suis prêt à parier que ce sont les entreprises qui sont en moyen qui vont gosser le plus.

J’ai beau retourner l’affaire dans tous les sens, je ne vois pas comment ceux qui gagneront désormais 15 $/heure auront un meilleur pouvoir d’achat. La réaction sera en chaîne et vers le haut.

Avec tout ça, le véritable problème n’est pas la hausse du salaire minimum, mais le système qui la propose. Tout le monde pige dans nos poches. Le gouvernement du Québec, du Canada, la ville, l’arrondissement, le propriétaire du bâtiment, la SOCAN, la CNESST, la RRQ, les assurances, les fournisseurs, les banques, le service de paie, name it. Taxes, frais, intérêts, pénalités, taxes, frais, intérêts, pénalités, encore et encore. La liste est très très très longue. Puisque l’ensemble de l’univers fonctionne selon la même logique capitaliste, l’ensemble de l’univers veut sa part du gâteau de tous les gâteaux disponibles. Et au final, ce sont les petites et moyennes entreprises et le petit épargnant qui paient la note. Toujours.

Ça s’arrête où? Jamais, paraît-il. C’est le plus fort qui gagne.

À titre d’éclaircissement, juste pour notre petite affaire, voici une énumération incomplète de la réalité monétaire à laquelle on est soumis :

Hydro-Québec exige un dépôt de 900 $ jour 1. Puis, chaque mois, comme tout le monde, on doit payer la consommation mensuelle dont le kilowatt-heure coûte plus cher que pour les clients résidentiels.

Chaque année, la SOCAN exige une contribution basée sur la superficie du local pour nous accorder le droit de faire jouer de la musique dans notre établissement.

À la première demande, la ville exige le plan d’un architecte et un permis pour installer une terrasse sur le trottoir ou la voie publique. Ça se chiffre en milliers de dollars. Puis, chaque année, le permis est renouvelable et monnayable, plan d’architecte en moins.

La machinerie brise TOUT LE TEMPS, n’est pas garantie longtemps (6 mois à 1 an) et les réparateurs se graissent la patte avec les pièces et la main d’œuvre. Le petit moteur de plastique, après avoir passé dans les mains de quelques fournisseurs, ne coûte plus 40 $, mais bien 400 $. Ce qui fait qu’on n’a pas fait réparer le congélateur et la machine à glace qui nous ont lâchés en cours de route. On les paie encore.

Loi oblige, on doit imprimer tous les reçus et les remettre aux clients qui n’en veulent pas et les jettent. Quand on parle de jeter l’argent à la poubelle, c’est un peu ça.

Revenu Québec impose une amende de 25 piastres par jour de retard quand on oublie de produire un relevé sommaire périodique des ventes, intérêts en sus. Un avis ne suffit pas.

Chaque transaction faite à l’aide d’une carte de crédit spécialisée (de type « entreprise », par exemple) nous coûte plus cher. En somme, le commerçant paie pour les choix de ses clients en matière de crédit.

Chaque transaction « sans contact », aussi pratique soit-elle, coûte 2.5 cents de plus qu’avec la puce.

Chaque fois qu’on dépose ou retire de l’argent du compte bancaire, il y a un frais. Chaque. Fucking. Fois. Entreprises ou particuliers. NOTRE argent, esti. Quelqu’un trouve ça normal?

Un loyer commercial est deux fois taxable. En plus de la TPS et de la TVQ, on doit payer une taxe d’affaires à la ville.

Le permis du MAPAQ est renouvelable, donc payable. Chaque année.

Le service d’incendie nous a récemment remis un avis pour remplacer l’extincteur, selon eux, non-conforme. Évidemment, ledit extincteur ne se trouve nulle part et il faut le commander chez un fournisseur spécialisé, 345 $ plus tard.

Pour la sécurité de nos clients et pour se protéger d’une éventuelle poursuite, nous avons choisi de nous équiper de deux auto-injecteurs Epipen. Un pour enfant, l’autre pour adulte. 250 $, annuellement.

Chaque fois qu’un employé arrive, on le forme. Chaque fois qu’il part, on lui remet son 4 %. S’il reste, on lui doit des vacances. Et pendant cesdites vacances, on doit le remplacer. On paie donc deux fois.

Chaque fournisseur exige une commande d’un montant minimum. 100 $, c’est le minimum pour certains, parfois c’est 300 $. Pas d’exception. Si une commande n’atteint pas le montant minimum, pas de livraison. Too bad, so sad. Consomme, ma noire, consomme.

Je ne me plains pas, je constate avec déception. J’ai choisi de devenir entrepreneur et je ne ferais rien d’autre pour l’instant. Je ne fais qu’exposer une réalité parmi tant d’autres. Le drame, c’est que le système fonctionne en symbiose. Le fournisseur d’extincteur le vend cher parce qu’il est obligatoire. Le réparateur de machinerie s’en met plein les poches parce que l’équipement en question est vital au fonctionnement de l’entreprise. Le gouvernement ne fait jamais de cadeau et déguise des taxes en permis. C’est la théorie du complot.

On s’est débrouillé pour « innover » quand on était acculé au pied du mur. On a demandé de l’aide à nos proches parce que Desjardins ne voulait pas nous prêter « une cenne de plus ». Sans cette love money sporadique, la clé serait déjà sous la porte. Et c’eût été dommage. Parce que parfois, un petit coup de pouce suffit pour sortir la tête hors de l’eau. Une entreprise naissante a parfois besoin qu’on la guide et qu’on la prenne par la main. Ce n’est pas vrai que tout réside dans le modèle d’affaires. Le capitalisme n’a pas à être obligatoirement sauvage. Pour qu’une entreprise comme la nôtre fonctionne, elle a besoin de clients, mais les clients ne viennent pas toujours aussi rapidement que souhaité. Parfois, ça prend du temps. Et on aurait avantage à donner plus de temps au temps.

J’aurais juste envie que le dude qui a eu l’idée de cette augmentation salariale planche AUSSI sur une réforme réelle et en profondeur de la fiscalité. C’est juste devenu n’importe quoi. On le constate davantage avec la dernière augmentation de taxes foncières à Montréal. La capacité de payer du citoyen s’amenuise d’année en année. Le taux d’endettement des Canadiens a atteint 167 % en 2017. Le taux directeur de la Banque du Canada va augmenter 3 fois cette année. Un moment donné, l’économie va s’effondrer pis on ne s’en remettra juste pas.

Le système actuel ne favorise pas les petites entreprises comme la nôtre. On n’a droit à aucune subvention, aucun allègement fiscal, aucun accompagnement et les banques sont très frileuses quand on cogne à leur porte.

Le système actuel ne favorise pas les petites entreprises comme la nôtre. On n’a droit à aucune subvention, aucun allègement fiscal, aucun accompagnement et les banques sont très frileuses quand on cogne à leur porte. La restauration est un domaine considéré comme financièrement risqué. Un retraité aussi, d’ailleurs. Malgré ses économies, ses placements, sa pension, une personne en âge de la retraite devient à risque pour les banques. Bref, tout le monde est à risque, personne n’aide vraiment personne et tout le monde a peur de tout. On en est rendu a valoriser la faillite plutôt que d’aider. Évidemment, les grandes entreprises comme Bombardier sont dans une classe à part. Parlez-moi de ça une entreprise déficitaire qui reçoit des milliards en subvention pour payer des bonis à ses cadres et donner sa filière subventionnée à Airbus. Wicked.

Ça fait quelques semaines que le sujet du salaire minimum fait les manchettes. Les syndicats considèrent que c’est LA solution aux problèmes de pauvreté. Les associations patronales crient à la faillite des entrepreneurs. Les économistes louangent la loi du marché et se moquent de la faiblesse des modèles d’affaires. La rhétorique superficielle derrière tous ces intervenants manque cruellement de nuance et ça me fait capoter. Il ne sert à rien de mettre une pression supplémentaire sur les épaules de ceux dont les poches sont déjà trouées. S’il y a des mesures compensatoires et/ou d’allègement à annoncer pour absorber la hausse, que le gouvernement le fasse maintenant. Peut-être échelonner, pour un temps, l’augmentation à 15 $/h en fonction du nombre d’employés (+ de 10) et/ou des revenus (+ de 400 k $)? Il serait aussi plus que temps de revoir les tables d’impôts et ce que signifie vraiment le seuil de la pauvreté en 2018. À juste titre, il serait judicieux de demander un peu plus à ceux qui le peuvent et moins à ceux qui passent leur vie à se serrer la ceinture. Il faut repenser le système de taxation et de distribution de la richesse, cibler le gaspillage et arrêter l’hémorragie. Réévaluer le système fiscal au grand complet, tiens. C’est dit.

Je comprends que le capitalisme n’a pas d’émotion, que sa logique réside dans le fait que si une entreprise ne survit pas, une autre prendra sa place. C’est logique en effet. C’est la main invisible qui régule le marché. La loi du libre marché joue son rôle comme une championne. Mais c’est aussi un système qui appauvrit davantage le pauvre et qui enrichit abondamment le riche. Il me semble qu’il doit y avoir mieux comme système. Ou un juste milieu. Tsé, un système où chacun y trouve un peu son compte? Sans être trop solidaire ni trop conservateur. Pas besoin d’attendre que tout le monde ait la langue à terre pour procéder, il me semble.

Bref, tout va bien pour nous. Si notre entreprise poursuit sur sa lancée, quand l’augmentation du salaire minimum à 15 $/heure entrera en vigueur, on devrait être assez solide pour encaisser le choc. Et on espère le faire avec le sourire et la satisfaction de contribuer au bien commun. En attendant, essayons d’imaginer une société un peu plus égalitaire et un peu plus humaine. Sinon, un jour pas si lointain, le karma de la société nous le renverra en pleine face. Et ce ne sera pas beau du tout.

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