Réseaux sociaux vs travailleuses du sexe : censure et « shadow banning »

Plusieurs comptes Instagram de femmes dans l’industrie ont été fermés récemment, dont celui de deux Québécoises, Ariel Rebel et Alexxa Von Hell.

Facebook veut contrer tout type de sollicitation sexuelle et refuse désormais l’utilisation de certains emojis cochons, par peur que de mettre une pêche contre ses fesses invite au trafic humain.

Des termes suggérant des positions sexuelles ou des fétiches sont aussi censurés. Ce genre de décision entraîne des conséquences surtout auprès de groupes marginalisés : les personnes LGBT+, qui peuvent ensuite difficilement discuter d’enjeux qui les touchent, et les travailleuses du sexe, qui utilisent la plateforme pour faire connaitre leurs services, mais également pour conseiller des mesures de sécurité et sortir de l’isolement. Twitter bannit en secret plusieurs travailleuses du sexe.

Et Instagram se livre présentement à une guerre contre les femmes sexy qui ne font pas de pole dancing comme nouveau passe-temps cool.

Les publicités de Victoria Secrets utilisées dans l’élaboration des règles d’Instagram

Dans un contexte où Paypal se retirait récemment comme forme de paiement sur Pornhub, suivant l’exemple de banques, de plateformes et d’applications de paiement comme Venmo, Square et Visa, l’autonomie financière des travailleuses du sexe est menacée. Leur exclusion sur le web, avec Instagram qui se sert de règles confuses sur le contenu sexuel pour fermer des milliers de comptes, renforce les craintes à ce sujet.

Le magazine Salty a révélé qu’un représentant de Facebook leur avait dévoilé que les règles d’Instagram étaient basées sur les photos de publicité de lingerie de Victoria Secrets. Dans un document officiel que Salty a reçu, vingt-deux points exposaient la façon dont les modèles sur Instagram et Facebook pouvaient s’asseoir, arquer leur dos, interagir avec des objets et porter des sous-vêtements jusqu’à un certain degré de transparence.

Le contrôle des « girls »

Tous les points étaient explicitement dirigés vers les femmes : aucune règle ne contrôlait la nudité masculine ou le corps d’un homme utilisé dans une publicité. Dans le document officiel, l’apparence de paternalisme, de sexisme et d’effacement de toute personne nonbinaire ou trans s’invite aussi dans les choix de termes. Même quand une photo de femme majeure en petite culotte assise sur un lit est utilisée pour aider à la compréhension des lignes de conduite (par exemple celle qui indique que les seins peuvent être montrés tant qu’une portion de menton soit présente), c’est le mot « girl » qui est choisi, jamais « woman. »

Recourir à Condom Social pour pouvoir montrer à nouveau ses talons hauts

Alexxa Von Hell, une dominatrice reconnue internationalement, a perdu son compte Instagram au mois de novembre 2019, sans explication de la part du site. À plusieurs reprises, elle avait aussi vu son image être utilisée par d’autres personnes se faisant passer pour elle. Elle a communiqué avec la compagnie Condom Social, dont l’expertise est de contrer les comptes piratés et de faire rouvrir les comptes fermés à tort de femmes travaillant dans l’industrie du sexe. Quelques jours plus tard, elle était de nouveau présente sur Instagram, facilitant la communication avec ses adorateurs et ses soumis, qui ont célébré le retour de leur déesse.

80 000 abonnés perdus à cause d’un troll qui veut purifier l’humanité

Une entrepreneure web, Ariel Rebel, connue comme modèle de charme, photographe, actrice porno et amante par correspondance, n’a pas réussi à ravoir accès à son compte sur Instagram. En novembre 2019, comme Alexxa Von Hell, son compte, qui avait plus de 80 000 abonnés, a été fermé. La veille, elle avait pourtant minutieusement inspecté ses photos, pour s’assurer que rien n’était trop érotique. Elle se montrait rarement sinon jamais en sous-vêtements : elle privilégiait les jupes courtes et les sourires coquins. Ses stories montraient ses tasses de café et ses pieds quand elle se rendait à ses cours de yoga Bikram.

Être présente constamment sur les réseaux sociaux peut être lourd, mais c’est ainsi que cette entrepreneure pouvait garder un lien avec ses fans, et annoncer ses services. Rapidement, elle a reçu un message sur Twitter d’Omid, un troll dont le but est de faire fermer tous les comptes d’actrices porno. Désemparée, frustrée, elle a deviné alors qu’elle se battait contre quelque chose de trop gros pour elle.

Omid, dont l’identité reste secrète et qui a plusieurs bots sous la manche, s’est déjà vanté au magazine web féministe Jezebel d’avoir dénoncé des centaines de comptes qui ont été par la suite fermés par Instagram. Il dit agir ainsi pour purifier l’humanité, se plaignant d’avoir été contaminé dans sa jeunesse par un ami qui lui a fait découvrir la pornographie.

Ariel Rebel, elle, a reçu un message sur Twitter de la part d’Omid, qui stipulait qu’il était derrière son rejet d’Instagram : « Ton compte a été effacé à cause de tes activités pornographiques. Quitte la porn et vit une vie meilleure et plus respectueuse. N’essaie pas de t’ouvrir un autre compte. Je vais l’effacer chaque fois. Je vais maintenant travailler sur tes autres comptes. #no_porn #no_pornstar »

La morale est plus présente sur le web que les émojis de pêche

Alors qu’un individu réussit à menacer une population marginalisée et que les comptes de compagnies comme Playboys et Victoria Secret restent présents, ceux des travailleuses du sexe, de même que des personnes trans ou non binaires, sont scrutés et parfois effacés, sans explication cohérente. Des femmes qui ne vendent pas de prestation sexuelle peuvent s’afficher la bouche en moue et en bikini, mais celles qui offrent des services pour adultes n’ont pas les mêmes droits que Kim Kardashian et d’autres influenceuses. Cette discrimination sur l’indécence genrée rend tout confus, sauf le déséquilibre constant entre l’abus de morale et l’abus de string.

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