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Réflexions sur une paternité annoncée

C'est à mon tour de vous parler d'amour.

Par
Harold Beaulieu
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Quand j’étais petit, mon père me forçait toujours à lui dire « pardon mononc’ » pour qu’il me lâche quand il me faisait la prise de l’ours. J’essayais tout le temps de tenir le plus longtemps possible avant d’abdiquer. Ça doit être en partie pour ça que je suis aussi orgueilleux, aujourd’hui. Et résilient. Ma mère m’a aussi déjà raconté qu’au début, après ma naissance, au lieu de se désigner comme « papa » quand il s’adressait à moi, il s’appelait aussi mononc’ :

« Ben oui, Harold! Parle donc à mononc’! C’est qui ça, devant toi? C’est mononc’ François! »

Ça aurait dû être un signe assez évident que mon père n’était pas vraiment prêt à être un parent, parce qu’avant mon premier anniversaire, ma mère est partie et s’est engagée, avec beaucoup de courage, sur la sinueuse route de la monoparentalité. Elle pourrait vous dire que ça n’a certainement pas été de tout repos, surtout avec la naissance de ma sœur, 4 ans et demi ans plus tard, mais comme bien d’autres mamans de sa génération, elle y est arrivée, à coup de sacrifices, de détermination et de tapes sur les foufounes. Dans le temps où c’était encore OK, bien sûr. Évidemment, je l’en remercie du fond de mon cœur, avec tout l’amour et la gratitude dont je suis capable.

Si tout se passe bien, en mars, je serai papa à mon tour.

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Un enfant issu d’une relation heureuse de 7 ans, avec une femme merveilleuse. Une complice idéale dans cette aventure parentale, qui fera sans l’ombre d’un doute une maman formidable. Sans farce, je suis chanceux d’être celui avec lequel elle a décidé de fonder une famille. Et comme si ce n’était pas assez, on vient enfin d’accéder à la propriété. On passe même chez le notaire cette semaine. Le grand bonheur! Mais bon, on peut aussi s’en reparler après le mois de rénos qui nous attend, voir si on sera encore aussi souriants…

Pour ce qui est de la grossesse, l’échographie de 13 semaines a révélé un bébé apparemment en santé, avec deux bras, deux jambes et ce que la meilleure amie de ma blonde a désigné comme « un tubercule qui pousse vers le haut », indiquant, selon l’adage, qu’un petit pénis devrait commencer à pousser dans les prochaines semaines. On verra avec les résultats du test d’ADN prénatal si elle a raison ou non.

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Que ce soit un garçon ou une fille, c’est évidemment très spécial pour moi de me projeter dans le futur rôle de papa qui m’attend. J’aurai 36 ans lorsque mon enfant naîtra, l’âge que mon père avait quand je suis moi-même né, en 1987. Faut croire qu’on fait ça vieux, dans ma famille. Ou qu’on retarde un peu notre arrivée à l’âge adulte.

Mais même si on se fait souvent dire « qu’on n’est jamais vraiment complètement prêt », j’ai l’impression que je le suis quand même pas mal. Plus que mon père l’était, à l’époque, ça c’est sûr.

Mon père a plusieurs défauts, mais il a aussi beaucoup de qualités. Des belles. Et il en a fait beaucoup pour moi, dès mon plus jeune âge, durant les week-ends sur deux où il me sortait de ma Rive-Sud pour m’emmener à Montréal. Il m’a inculqué énormément de choses, à commencer par mon amour des Lettres, qui a pavé la voie à toutes mes études (qu’il a payées) et à la carrière qui a suivie. Sans lui, je n’aurais pas pu accomplir le tiers de ce que j’ai pu faire. Parce qu’il m’a toujours poussé et épaulé dans ce que j’entreprenais. Comme son père à lui, docteur Roger Beaulieu, patriarche d’un clan de 9 enfants dont toutes les intrigues de famille pourraient alimenter plusieurs tomes d’une longue saga. Mais ça, ce sera pour une autre fois…

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Pour ce qui est de mon père, oui, il a fait quelques erreurs, pris plusieurs détours et ralenti un peu le rythme à certains moments de sa vie, parfois engourdi dans des artifices qui l’ont aidé à fonctionner, malgré les démons qui le suivaient. On en a tous, des démons et, franchement, je ne crois pas qu’il soit pire qu’un autre. Disons simplement qu’il a longtemps brûlé la chandelle par les deux bouts. Avec toute sa passion et sa soif de vivre. D’ailleurs, à ses cinquante ans, devant toute la famille et ses innombrables vieux chums, il nous a lu le poème Enivrez-vous, de Baudelaire :

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

Cet épisode m’a marqué et je dois avouer que, dans ma vingtaine, j’ai suivi le brief. Tel père, tel fils.

Toujours est-il que ce mode de vie l’a rendu très soucieux, angoissé, et toujours inquiet à mon sujet. Par peur de me voir tomber dans les mêmes pièges, sans doute. Une inquiétude souvent exprimée avec beaucoup de maladresse et certains excès de zèle, mais jamais sans amour. Et même si ça nous a souvent éloignés, j’ai toujours apprécié qu’il veille sur moi comme ça. J’ai toujours senti que je pouvais compter sur lui, qu’il était derrière moi. Fier, fort et attentionné.

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Chose certaine, on a toujours eu des difficultés à communiquer. Je me doute que ce sera malheureusement toujours ainsi, mais j’ai appris à l’accepter. Même s’il y a une partie de moi qui espère un jour un revirement de situation. Un moment charnière où on se dira « les vraies affaires » et où plus rien ne sera jamais pareil. Une grande révélation. Une catharsis. Des fois, je me dis que ce sera peut-être le moment où je lui mettrai son petit-garçon ou sa petite-fille dans les bras. Mais je réalise que c’est d’en mettre beaucoup sur les épaules d’un enfant qui n’est même pas encore né. Il y a déjà bien assez de pression qui l’attend et même si je ne sais pas encore tout à fait ce que c’est d’être un père, j’ai quand même l’impression que ce sera mon rôle de l’aider en lui en enlevant le plus possible.

Nos amis nous disent souvent que « c’est sûr qu’on fera des supers parents », ma blonde et moi. Qu’on est « déjà bons avec leurs enfants », que ça se voit qu’on est « des naturels ». Ils n’ont pas tort sur un point : on adore les enfants. J’ai déjà hâte de me mettre à quatre pattes avec mon enfant, d’inventer des jeux, de raconter des histoires, d’entrer dans son imaginaire, de lui apprendre des choses. Par contre, j’ai pas mal moins hâte aux nuits blanches, aux visites à l’hôpital et aux listes d’attentes de garderie, mais j’attends tout de même tout ça avec impatience, même si je sais pertinemment que ça sera souvent difficile et que ça nous demandera beaucoup de sacrifices.

Par contre, une réflexion m’habite en permanence depuis que j’ai tenu le test de grossesse positif, les larmes aux yeux. La vérité, c’est qu’au cœur du deuxième trimestre, j’ai beaucoup d’inquiétudes. J’ai peur, même.

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Peur que tout se passe bien, que l’enfant soit en bonne santé. Qu’on puisse lui offrir toutes les chances qu’il ou elle mérite, celles que nous avons nous-mêmes eues, voire de meilleures, et l’aider à aller encore plus loin que nous, si c’est son souhait, dans un monde où vivre est de plus en plus difficile.

J’ai peur d’être à la hauteur, au fond. De faire les bonnes choses. De prendre les bonnes décisions. De pouvoir donner le meilleur de moi-même.

D’être un bon père.

Un meilleur père?

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Je ne pense pas que le mien a été mauvais. Je crois que c’est simplement le cours normal des choses de vouloir faire mieux que nos parents. Mais je commence à réaliser que c’est injuste d’appréhender la parentalité avec une pression aussi indue qui, de surcroît, ne m’est imposée par personne d’autre que moi-même. Aussi, ce n’est sans doute pas la bonne approche, que de construire ma paternité sur l’expérience que j’ai eue avec mon père. C’est à moi de tracer mon propre chemin. Je vais en faire, des erreurs, c’est sûr. Mais quand je regarde mes parents, particulièrement mon père, je réalise que faire de son mieux, ça nous mène généralement à bon port. Ça n’a pas besoin d’être parfait. Faut juste que ça fonctionne.

On dit souvent que le monde change complètement quand on devient parent. J’y crois déjà. C’est probablement moi qui l’aurai, l’épiphanie, quand on me mettra mon enfant dans les bras. J’imagine aussi que les doutes que je ressens présentement sont normaux. La meilleure chose que je peux faire pour me préparer, c’est de me concentrer sur l’amour. Celui qui a précédé, celui du présent et celui qui naîtra en mars. D’ici là, je vais surtout essayer de relâcher la pression et de m’enlever un peu de poids.

Lâcher prise.

Pardon mononc’.

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