Germain Barre

Récit d’une visite au parc à chiens

Incursion dans ce monde parallèle où sévissent les amoureux canins.

Je redoutais ce moment depuis un certain temps,  le jour où je serais contrainte de mettre les pieds dans un parc à chiens, ces espaces réservés aux meilleurs amis de l’homme pour leur permettre de piquer un sprint et s’amuser sans laisse.

J’avais entendu des rumeurs, parfois loufoques. Des histoires d’horreur aussi. Mais rien n’aurait pu me préparer à ce… choc culturel.

Elle a déchiqueté, au fil des mois, toute une collection de sous-vêtements m’appartenant. Je ne la déteste pas pour autant. Il m’arrive même de lui parler avec une petite voix aiguë, comme plusieurs de ces maîtres « gagas ». Malgré tout, jamais ne me serait venue l’idée d’avoir moi-même un chien.

Ce jour-là, j’avais l’entière responsabilité de Bella. Elle venait de passer la journée complète à l’intérieur, je soupçonne qu’elle n’avait pas beaucoup bougé depuis quelques jours vu son énervement palpable et comme je devais sortir en soirée, je me suis dit qu’un peu d’exercice allait peut-être assurer la survie de quelques-uns de mes morceaux de vêtements ce soir-là. Le parc à chiens semblait la seule option intéressante et stratégique.

Après une dizaine de minutes de marche, nous approchons de l’enclos. Elle le sait aussi. Mon  épaule se disloque sous son impulsion. Le parc l’appelle… moi voilà aspirée…

Le terme socialiser, pour un chien, m’a toujours fait sourire, parce qu’entre vous et moi, y a pas juste le chien qui est content de côtoyer ses semblables au parc.

Comme je m’y engage, j’entends des cris de joie : « Un  ami ! Un ami ! » Je me doute que l’on ne parle pas de moi, je n’ai certainement pas d’amis dans cette aire canine. C’est une maitresse, trop heureuse de voir un compagnon frisé se pointer pour distraire sa bête, mais aussi, je le comprendrai plus tard, pour se distraire elle-même.

Le terme socialiser, pour un chien, m’a toujours fait sourire, parce qu’entre vous et moi, y a pas juste le chien qui est content de côtoyer ses semblables au parc.

Je m’installe sur le banc pendant que déjà, Bella a eu le temps de rouler trois ou quatre fois sous le caniche royal blanc.

À peine quelques minutes plus tard, le voisin se jette sur sa proie, et je ne parle pas des chiens.

– Y a quel âge?

– Mâle ou femelle?

– C’est un Golden Doodle ou un Chien d’eau portugais?

Puis, en se retournant vers Bella :

– T’es ben belle toi!!! (qu’elle soit belle ou non…)

Une fois la conversation amorcée, il est trop tard pour reculer. Je suis coincée.

Manon* écoute à peine ma réponse qu’elle en profite pour me raconter la constipation de son caniche. L’espace d’une seconde, je me dis qu’elle doit se tromper, qu’elle ne veut sans doute pas me raconter tout ça, mais  non, Cannelle ne fait bel et bien plus caca depuis deux jours, insiste-t-elle. Je sens l’inquiétude dans son regard. Cannelle a cinq ans et c’est la première fois qu’elle souffre d’occlusion intestinale.

Que faire sinon opiner du bonnet, chercher la sortie de secours, mais non, je ne peux être impolie, ce n’est pas dans ma nature, de toute façon le chien sous ma tutelle a besoin de brûler son énergie. J’écoute Manon en ayant l’air d’être attentive. Si Cannelle savait!

Monsieur explique qu’hier, c’était l’anniversaire de son chien, mais également la fête de son beau-frère. La famille a bien sûr souligné cela. Je lui demande s’ils ont souligné la fête du beau-frère ou du chien, il me regarde avec un petit sourire gêné.

Je suis sauvée par Cannelle qui est prise dans un chassé-croisé de chiens un peu agressifs. Jean-Claude* arrive sur les entrefaites. Son Pug (un Carlin pour les puristes) souffre d’anxiété chronique depuis les rénovations à la maison. Ce n’est pas facile. Il ne sait plus quoi faire. Une journée au parc à chien avec ses amis Cannelle et Bella lui fera assurément du bien. Mais son Pug anxieux  se chicane avec les autres chiens. J-C. quitte l’air abattu. La prochaine fois sera la bonne. J’imagine mon toutou mâchouillant mes  bas et mes culottes et je me dis que ça aurait pu être pire.

Un autre homme arrive avec son ami canin. Nous voilà avec un beau groupe. Monsieur explique qu’hier, c’était l’anniversaire de son chien, mais également la fête de son beau-frère. La famille a bien sûr souligné cela. Je lui demande s’ils ont souligné la fête du beau-frère ou du chien, il me regarde avec un petit sourire gêné. Ma question demeure sans réponse, mais je crains que le beau-frère n’ait été déçu la veille.

D’où vient cet enthousiasme à étaler la vie privée de notre animal au premier venu ? Est-ce un besoin d’exprimer notre amitié extraordinaire à tous envers ces adorables créatures? Souffrons-nous de solitude ?  Est-ce un lien sacré qui unit les maitres désireux de faire courir leurs animaux en paix ? Leur loyauté et leur affection sont incroyablement précieuses. Parfois, dans ces cas-là, je songe aux autres bipèdes qui sont en mal de chiens.

Mon devoir est fait, jusqu’à la prochaine fois.

Au fond, j’ai  hâte de revoir Cannelle et j’espère qu’elle ira à la selle ce soir.

 

*Manon est le nom fictif, pour préserver l’anonymat de la madame, mais aussi parce que je ne crois pas qu’elle m’ait dit son nom.

* C’est un autre nom fictif, mais il avait la face d’un Jean-Claude.

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