Jean-François Brière

Rafael Lozano-Hemmer : Tout est éphémère

Virée au musée avec le roi de l’éphémère, Rafael Lozano-Hemmer.

Mi-poète, mi-scientifique, il est l’un des artistes canadiens les plus respectés au monde. Avec ses installations interactives à grand déploiement, il nous invite à jouer avec la technologie et à en décoder les rouages pour mieux comprendre notre société… Le tout, en nous rappelant qu’on n’est pas là pour rester et que bien d’autres étaient là avant nous.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.  

J’ai suivi un cours d’histoire de l’art à l’université et un peintre professionnel a récemment fait mon portrait en utilisant son pénis comme pinceau (qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour un bon reportage chez URBANIA?). Il n’y a aucun doute, je suis la personne toute désignée pour rencontrer l’un de nos plus grands artistes, Rafael Lozano-Hemmer. C’est donc sans le moindre stress et avec confiance que je me suis rendue au Musée d’art contemporain de Montréal, qui présentait son exposition Présence instable jusqu’au 9 septembre.

Le créateur a quelques minutes de retard. J’en profite pour observer la foule qui m’entoure. Beaucoup de jeunes adultes. Beaucoup de langues différentes. Des yeux brillants. Un mouvement rapide attire mon regard : c’est l’artiste fonçant droit vers moi. Sourires. Salutations. Choix de langue pour l’entrevue (on jonglera avec le français et l’anglais).

– Rafael, je vous sais pressé, alors je me suis dit que vous pourriez me faire découvrir vos deux œuvres préférées.

– Honnêtement, j’aimerais mieux qu’on fasse le tour ensemble. Ça vous va?

– Évidemment! Mais on m’a dit que vous n’aviez pas…

– Peu importe. Suivez-moi.

Quand Rafael Lozano-Hemmer marche, on dirait qu’il court. Il a l’enjambée enthousiaste. En fait, il n’est qu’enthousiasme. Le MAC expose une rétrospective des dix dernières années de son travail et il est visiblement heureux de me raconter le temps passé. Bye bye, le stress.

PAS D’ŒUVRE SANS HUMAIN

Pulsations en spirale. Au-dessus de notre tête, un immense chandelier composé de 300 lumières battant toutes à un rythme différent, comme autant de cœurs. Grâce à une technologie développée par Rafael et son équipe, les visiteurs de l’exposition peuvent empoigner un senseur qui détecte leur fréquence cardiaque et l’applique à tout le chandelier. Une fois le senseur relâché, le rythme du cœur du visiteur est attribué à une seule ampoule. Au bout de 300 personnes, notre trace a complètement disparu.

«Tu vois, si personne ne l’essaie, ce n’est pas une œuvre. C’est incomplet. Ce n’est qu’avec la participation des gens que l’art se révèle.»

« C’est un rappel qu’on n’est qu’ici que pour un très court moment, explique Rafael Lozano-Hemmer. L’idée m’est venue quand ma femme était enceinte de jumeaux. Comme je suis un nerd, j’ai voulu entendre simultanément le cœur de mon fils et celui de ma fille. Ils étaient complètement différents! C’était comme une musique, et j’ai eu envie de la rendre accessible à tous. Le cœur est intime. Ici, on en fait quelque chose que tout le monde peut voir et sentir. »

Je m’avoue émue devant cette poésie. Rafael répond humblement : « Tu vois, si personne ne l’essaie, ce n’est pas une œuvre. C’est incomplet. Ce n’est qu’avec la participation des gens que l’art se révèle. »

DE PARTOUT ET DE NULLE PART

« Je suis Mexicain, Montréalais, Canadien et Espagnol. Je suis une grande confusion. » Alors qu’on déambule dans le musée, Rafael m’explique ce qui l’a mené au Québec. Né à Mexico en 1967, il a grandi à Madrid avant de s’installer en 1989 à Montréal pour des études en chimie à l’Université Concordia. Et après avoir voyagé un peu partout dans le monde, c’est ici qu’il a fondé son studio de création : « Montréal est l’une des meilleures villes pour la production audiovisuelle. Il y a une intéressante combinaison d’arts de la scène et de nerds. On trouve beaucoup d’artistes, mais aussi de programmeurs, de designers industriels et d’ingénieurs. Et vivre n’y coûte pas trop cher. Je ne travaille pas seul, donc je dois habiter là où je peux me permettre d’embaucher une équipe [NDLR : la sienne compte présentement 14 personnes originaires de 7 pays], de payer un espace et d’acheter des machines pour faire rouler le tout. »

«Montréal est l’une des meilleures villes pour la production audiovisuelle. Il y a une intéressante combinaison d’arts de la scène et de nerds. On trouve beaucoup d’artistes, mais aussi de programmeurs, de designers industriels et d’ingénieurs.»

Et comment on passe de la science à l’art? « Par la performance! J’étudiais en chimie, mais mes amis étaient des artistes. On faisait des shows de théâtre et comme je n’avais aucun talent, j’étais le metteur en scène. C’est comme ça que j’ai compris que les performances avaient aussi leur place au musée. »

Et son instinct ne l’a pas trompé. En 1992, l’artiste créait sa première œuvre, Tension superficielle, dans laquelle un œil humain suivait les mouvements des spectateurs. Depuis, il jouit d’une reconnaissance internationale. Cette année seulement, il sera le sujet d’expositions individuelles à Montréal, New York, Séoul, Monterrey, San Francisco et Washington.

LE RÉEL ET LE TANGIBLE

Pavillon d’amplification. Mon corps apparaît en infrarouge sur trois des quatre murs. Douze caméras nous épient : en mode « drone », « perspective » (comme en prison) et « reconnaissance faciale ». Sur le quatrième mur, des images de Rafael et moi apparaissent en temps réel. Y sont indiqués la distance qui sépare nos corps et le temps que nous passons ensemble. C’est honnêtement angoissant.

Le créateur m’explique : « J’ai développé cette pièce en collaboration avec Krzysztof Wodiczko, un artiste polonais. Quand il était jeune, il ne pouvait jamais être avec plus de deux personnes en public parce que les regroupements étaient suspicieux aux yeux du gouvernement communiste. On a donc eu l’idée de mesurer les rapprochements physiques des gens en utilisant les technologies de surveillance. Le projet a initialement été créé en 2015 pour la Biennale d’architecture de Beijing, mais il a été annulé pour “problèmes techniques”, deux semaines avant la première. En vérité, c’était de la censure. Ce qu’on avait fait ressemblait trop à la réalité chinoise… Depuis les révélations d’Edward Snowden [NDLR : lanceur d’alerte qui a prouvé l’existence de programmes gouvernementaux d’espionnage], on sait que la vie privée n’existe pas. L’art nous permet de le souligner. Je ne veux pas faire la morale; je veux juste montrer la réalité. Ce n’est pas Orwellien, ce n’est pas de la fiction, c’est ce qui se passe en ce moment. La responsabilité de l’artiste, c’est de rendre le réel tangible et de proposer des alternatives à la manière dont il est vécu. Par exemple, la pièce dans laquelle on se trouve semble très policière, mais quand des groupes d’amis y entrent, elle devient étonnamment drôle. Ça vire narcissique : ils prennent des selfies et oublient la surveillance pour y voir plutôt de la téléréalité. »

INTERACTIVITÉ, INTIMITÉ, COMPLICITÉ

L’exposition contient 21 œuvres. Rafael me les résume, me les fait tester. Souvent, il s’arrête pour vérifier un truc ou en replacer un autre, ce qui surprend les spectateurs. « C’est qui le dude qui se permet de taponner l’œuvre en répétant que cette lumière ne devrait pas être éteinte? » Rafael a beau avoir créé tout ce qu’il y a ici, personne ne l’arrête pour un selfie.

Tout ce que j’observe dans cette exposition relève d’une alliance entre l’art, l’humain et la technologie. « J’utilise la technologie parce qu’elle est partout. Dans les guerres, la politique, l’économie, la romance, l’environnement. Travailler avec la technologie, c’est étudier notre société. »

Je remarque que malgré la complexité des technologies déployées, il n’y a pas de place pour les instructions dans les installations de Rafael. L’artiste n’aime pas ce qui est didactique et fonctionne à l’instinct. « Parfois, les spectateurs n’utilisent pas l’œuvre comme il se doit… et j’adore ça! »

Faisceau de voix. Une fine bande de lumière traverse trois des quatre murs de la pièce. Dans le coin droit, un interphone. Rafael me regarde, espiègle, et en presse le bouton : « Quand on pèse dessus, ça enregistre ce qu’on dit. » Il relâche la pression, puis sa voix résonne dans des haut-parleurs, répétant l’enregistrement. Se bousculent ensuite les voix des 298 personnes passées avant lui, faisant du même coup vibrer le jet de lumière. « Le but, c’était que les gens disent quelque chose qui s’incarnerait ensuite dans la lumière. Or, certains ont sorti leur cellulaire pour enregistrer de la musique plutôt que leur voix. » Il s’enregistre à nouveau, mais cette fois avec une chanson latine, puis répète l’expérience avec d’autres morceaux. Résultat : un mix de DJ sur lequel se superpose la voix de centaines d’humains. « Ça marche bien! C’est une mauvaise utilisation de l’œuvre, mais les gens font bien ce qu’ils veulent, affirme Rafael. Des fois, ils enregistrent des propos racistes, mais c’est une plateforme libre. Au final, cette œuvre est le portrait de chaque spectateur. » Pas toujours édifiant, mais toujours réel.

LES LIMITES

Respiration circulaire vicieuse. Ici, 61 sacs en papier brun se gonflent et se dégonflent 10 000 fois par jour, l’équivalent moyen du mouvement respiratoire d’un adulte. Les sacs sont hermétiquement liés à une petite salle vitrée pouvant accueillir quelques personnes. Les gens y entrent pour respirer exactement le même air que les participants des dix derniers jours. Un air aucunement renouvelé, pas filtré, entièrement vicié.

Je ne sais pas comment vous dire ça, Rafael, mais je trouve cette idée vraiment rushante…

Je comprends. C’est dégueulasse, je n’irais jamais là-dedans!

Vous ne l’avez pas fait?

Oui, mais j’étais le premier à y respirer. Je n’y retournerais pas! Ce qui est bizarre, c’est qu’on prévient des risques d’asphyxie, de contagion (il n’y a pas de filtre, donc on partage les virus et les bactéries) et de panique (pour quitter la salle, il faut passer par une chambre de décompression, alors on n’en sort pas quand on veut). Quand j’ai fait cette œuvre, je me suis dit que personne ne l’utiliserait vraiment… Et pourtant!

Pourquoi les gens y vont, à votre avis?

Parce que c’est intéressant de réaliser que l’air n’est pas neutre. Quand l’air est en moi, il est privé. Quand je parle, il se retrouve dans l’atmosphère. Il devient public. Je crois que les gens veulent connaître cette haleine humaine. Et ici, quand on choisit de participer, on rend l’air plus toxique pour les autres…

En cette période où l’on partage frénétiquement nos opinions, démontrer que ce qu’on rejette dans la sphère publique peut se révéler toxique est intéressant. Le démontrer par la simple respiration, c’est tout simplement brillant. On n’est pas sur Terre longtemps, mais on y laisse des traces. Voilà ce que veut nous dire Rafael Lozano-Hemmer : « Notre environnement est codé. Il a une mémoire. Si on se force, on peut peut-être même entendre les idées du passé », glisse-t-il en m’entraînant vers la prochaine œuvre.

«J’aime dire que mon travail est aussi grand que mes insécurités. Maintenant que je vois un psy, je crée différemment.»

Babbage Nanopamphlets. « J’aime dire que mon travail est aussi grand que mes insécurités. Maintenant que je vois un psy, je crée différemment. Voici ma plus petite création, m’indique Rafael en pointant une minuscule fiole remplie d’un liquide transparent. Tu vois les petits points en suspens dans le contenant? Ce sont deux millions de feuilles d’or sur lesquelles, grâce à la nanotechnologie, on a gravé des extraits de The Ninth Bridgewater Treatise, un livre de Charles Babbage (mathématicien du 19e siècle considéré comme le père de l’ordinateur). Ici, tu peux voir des photos prises par un microscope pour prouver que je ne mens pas! »

J’ai les yeux plissés d’incrédulité. Rafael poursuit : « En 1838, Babbage a émis l’idée selon laquelle on génère une turbulence dans l’air quand on parle. Qu’arriverait-il si un ordinateur très sophistiqué réussissait à reculer tous les mouvements des molécules, de manière à entendre la voix de tous ceux qui ont parlé dans le passé? Bref, son idée, c’est que l’atmosphère contient la voix de ceux qui nous ont précédés… »

Ma bouche est maintenant grande ouverte. Rafael termine en grand : « En passant, j’ai pris 250 000 feuilles d’or et je les ai laissées aller dans le système d’aération du musée. Alors en ce moment, on respire son livre. »

INTERAGIR MALGRÉ TRUMP

J’ai quitté le musée euphorique. Je n’exagère pas. L’intelligence, la sensibilité et le talent de l’artiste m’ont renversée. Et son prochain projet risque bien d’être encore plus extraordinaire. « Je vais faire un pont à la frontière américano-mexicaine pour que les personnes puissent se parler. Ça s’appellera Border Tuner. On pourra connecter les gens d’El Paso (au Texas) et de Juárez, ceux-là mêmes qui vivent ensemble, mais risquent d’être séparés par le mur de Donald Trump. Il y aura trois grands faisceaux de lumière de chaque côté de la frontière. Les gens pourront les contrôler et lorsque deux d’entre eux se croiseront, un canal audio s’enclenchera automatiquement pour leur permettre de communiquer. La division philanthropique de l’entreprise Bloomberg a lancé un concours d’art public et nous sommes présentement parmi les 12 finalistes. Nous saurons en septembre si notre projet est financé ou non, mais dans tous les cas, nous le réaliserons. Parce que Trump est un problème qui ne risque pas de se régler de sitôt. » Et pourtant, s’il y a bien une chose qu’on espérait éphémère…

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Voici les 50 Québécois.es qui créent l’extraordinaire en 2018 !

Pour tout savoir sur le Spécial extraordinaire 2018 du magazine URBANIA.

Dans le même esprit