Qu’est-ce qui cloche… avec le prochain spectacle de Betty Bonifassi

SLĀV ne sera présentée que l’été prochain, mais l’information disponible à son sujet forme déjà un discours. Alors je propose de lui répondre par quelques questions.

La semaine dernière, URBANIA a vu passer un statut Facebook qui a beaucoup fait jaser, à propos de l’annonce de l’oeuvre à venir de Betty Bonifassi et Robert Lepage. Intrigués par cette polémique, on a demandé à l’auteure de nous expliquer ce qui la troublait.

Récemment, on annonçait que « la nouvelle création de Robert Lepage » sera présentée au TNM, l’été prochain, dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal. Cette création, qui porte à la scène les deux albums solos de Betty Bonifassi, est présentée comme « une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves » afro-américains recueillis par les ethnomusicologues John et Alan Lomax dans les années 1930. Elle s’intitule SLĀV. Vous voyez?

Mettons que je présente ça autrement. Des personnes noires esclaves de personnes blanches créent des œuvres musicales. Des ethnomusicologues blancs les enregistrent. Une chanteuse blanche les entend et les reprend. Un metteur en scène blanc en fait un spectacle dont le nom évoque un spa branché. Vous voyez?

Je dis ça, je dis rien. Je n’ai pas encore donné mon opinion. Je ne suis même pas dans le ballpark de l’opinion. Je ne fais pas mal que reformuler l’information déjà disponible et ajouter un point d’interrogation à la fin.

Pourtant, quand j’ai écrit ça sur Facebook, allô le shitstorm. La page Décider entre blancs a partagé ma publication et, à ma grande surprise, Betty Bonifassi y a répondu. Selon elle, présenter son projet ainsi, c’est le juger avant même qu’elle ait eu la « chance » de le présenter. « Ça me rentre dedans », ajoute-t-elle, soulignant son étonnement de devoir justifier son travail pour la première fois.

Pourtant, Bonifassi a déjà amplement eu la chance de le présenter, son travail. SLĀV porte à la scène le matériel de ses deux albums solos, Betty Bonifassi (2014) et Lomax (2016), dont une bonne part se retrouvait aussi dans Chants d’esclaves, chants d’espoir, un spectacle présenté à plusieurs reprises depuis le printemps 2014, dont au Festival international de Jazz de Montréal.

Mais bon, c’est vrai : pourquoi pointer son travail du doigt maintenant? C’est que j’ai une formation et un parcours de critique. À mes yeux, toute œuvre forme un discours qui s’inscrit dans un dialogue plus large : une œuvre reflète la société où elle s’inscrit autant qu’elle l’éclaire. L’analyser, ce n’est donc pas seulement mieux la comprendre, mais aussi mieux se comprendre. SLĀV ne sera présentée que l’été prochain, mais l’information disponible à son sujet forme déjà un discours. Alors je propose de lui répondre par quelques questions.

Pourquoi ce titre?

« Slave vient du mot Slave », m’explique Bonifassi. « Ma mère est Serbe, un peuple qui, comme d’autres dans les Balkans, a été l’esclave des grands empires pendant six siècles. » Pourtant, le spectacle met en scène des chants d’esclaves afro-américains, pas slaves. Son titre détourne donc l’attention de leur source pour l’attirer vers l’héritage de la chanteuse.

Pourquoi ce sujet?

« L’asservissement des peuples, ça me parle », explique la chanteuse, car « il y a encore de l’esclavage aujourd’hui ». Elle fait référence non pas à l’esclavage qui existe effectivement toujours, mais au « salaire minimum ». C’est vrai que la pauvreté est un problème, mais l’esclavage, c’est plus que ça : c’est un racisme systémique qui mène à considérer certains êtres humains comme des biens meubles. C’est ce racisme qui est à la source des chants d’esclaves, mais il est effacé du discours qui les entoure.

Comment ce travail est-il présenté?

Plusieurs des chants que SLĀV porte à la scène figurent sur un album intitulé Betty Bonifassi. « Cet album-là, c’est moi d’un bout à l’autre », selon la chanteuse. Ces chants, « je ne peux pas les chanter dans la forme dans laquelle ils existent », dit celle qui a voulu « composer des musiques en tous points modernes » à partir du matériel original en s’entourant de musiciens qui ne sont pas davantage afro-américains que Bonifassi. « Nous voulions nous approprier les pièces », explique-t-elle. Cette appropriation serait justifiée par les sacrifices qu’a nécessités le travail de composition : « Qui d’autre a pris le risque de faire cela? » Encore une fois, la source du travail est effacée de sa promotion.

Qui porte le spectacle?

Il est présenté comme « la nouvelle création de Robert Lepage » dont l’œuvre théâtrale, marquée par le thème de la découverte de soi à travers « l’Autre », fait écho au discours de Bonifassi sur sa propre démarche. Toutefois, à travers l’imposante carrière de Lepage, il n’est pas rare que des observateurs « trouvent certaines de ses représentations de la différence problématiques » ou déplorent que ses équipes n’incluent pas substantiellement cet « Autre » dont ses pièces traitent pourtant. Malgré cela, jusqu’à maintenant, on ne semble pas hésiter à présenter SLĀV comme un projet porté uniquement par des personnes blanches. L’œuvre pose donc déjà un problème maintes fois relevé par la critique internationale, mais cela ne semble pas faire sourciller.

Qu’est-ce que ça fait?

Ça fait que ça dit quelque chose que, dans un festival lancé et dirigé par des Blancs alors que le jazz est une tradition noire, dans un théâtre et un milieu qui peinent à représenter la diversité, dans un territoire où l’esclavage a existé pendant deux siècles, mais où on l’ignore ou le nie encore largement tout en s’autoproclamant « nouvelle négritude » et en utilisant le terme à la légère, il soit programmé un spectacle mettant en scène des chants d’esclaves noirs recueillis par des Blancs, adaptés par des personnes blanches et interprétés par une Blanche, dans la mise en scène d’un Blanc, et que toutes les personnes nommées dans la promotion jusqu’à présent sont blanches sauf, peut-être, des choristes non identifiés.

Tout comme ça dit quelque chose qu’on ne le critique pas, alors qu’on n’hésite pas à considérer inacceptable et choquant un discours en anglais et que l’expression « gentleman trappeur » suffit à « humilier et insulter tout le Québec ».

Car toute œuvre dit quelque chose, qu’on lui réponde ou pas. Mais si on ne lui répond pas, c’est peut-être qu’on ne l’entend pas. Et si on ne l’entend pas, c’est peut-être qu’on n’écoute pas assez.

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