Jade Bressan

Queer Eye vu par un « straight guy »

La nouvelle mouture de la téléréalité Netflix offre une porte de sortie de la masculinité toxique.

Ma passion dévorante pour Queer Eye, la nouvelle émission de Netflix, a commencé de façon banale : je cherchais avec ma blonde une émission stupide à écouter pendant qu’on dînait. Quand elle a vu Queer Eye dans les nouveautés, elle a poussé un cri : « Ils ont refait Queer Eye! »

Pour ceux qui ne connaissent pas le concept de l’émission, c’est un remake d’une téléréalité de 2003, où cinq hommes gais, le Fab Five, viennent reprendre en main la vie d’un homme hétérosexuel. Ils refont donc sa déco, sa garde-robe, sa routine beauté, bref, ils le rendent un peu moins RDS et un peu plus Canal Vie.

En tant que gars hétéro qui s’habille régulièrement avec des t-shirts de lutteurs, je ne m’attendais pas à ce que cette émission me rejoigne particulièrement. Pourtant, avant la fin du premier épisode, j’étais en larmes.

Un Fab Five diversifié

C’est que cette nouvelle incarnation de Queer Eye, contrairement à la précédente, a voulu aller plus loin que les simples clichés sur l’homosexualité et l’humour superficiel. D’abord, la composition de ce Fab Five est diversifiée : il y a Bobby, décorateur qui a été dans le placard longtemps dû à sa jeunesse chrétienne, Jonathan, coiffeur FA-BU-LOUS, Karamo, noir et père de deux ados, Tan, styliste d’origine pakistanaise, et Antoni, cuisinier d’origine montréalaise, toujours habillé en t-shirts des Strokes pis en jeans (et qui m’a fait remettre en question mon hétérosexualité, pour être ben honnête).

Le message sous-entendu est intéressant. Il n’y a pas de « bon » type de gai. Je ne veux pas classifier les gais par catégories (c’est pas des Pokémon cibole), mais cette diversité de personnalités, du plus typiquement masculin au plus androgyne, du plus flamboyant au plus discret, envoie un message; l’homosexualité prend plusieurs visages et il n’y en a pas un de plus acceptable que l’autre.

Les hommes ne se disent pas assez « Je t’aime »

Et pourquoi les larmes? Parce que Netflix a eu la bonne idée d’amener l’équipe en Géorgie, en plein milieu de la Bible Belt américaine. Dans cet État où les rednecks et les églises se côtoient, ce camion plein d’hommes stylés qui crient « YAAASSS QUEEN! » détonne. Et pourtant, l’émission met tous ses efforts à rapprocher ces deux mondes.

Quand voit-on à la télé, ou même dans la vie, des hommes se dire qu’ils s’aiment, se valoriser entre eux?

Dans le premier épisode, le groupe fait la rencontre de Tom, un travailleur manuel se décrivant lui-même comme un « dumb old country boy from Kentucky », qui vit seul et pour qui la vie se résume à travailler et à fumer des clopes sur son balcon en regrettant ses amours passés. Quand les gars le rencontrent, il le dit lui-même : «je suis trop laid pour qu’on puisse m’embellir». Le Fab Five se mettent donc au travail, pas tant sur son style que sur sa confiance. Parce que du côté style, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, ils ne versent pas dans le ridicule; c’est un redneck de Géorgie, on ne l’habillera pas avec le linge de Pierre Lapointe. Ils se contentent de lui faire porter des chemises de papa avec un peu de couleurs, et ils remplacent ses jorts (shorts en jeans) par des chinos.

Mais ils lui disent qu’ils le trouvent intéressant, qu’il est beau et drôle et qu’il mérite d’être aimé. Et bien vite, le pauvre Tom craque. Parce qu’on ne lui a jamais dit qu’il était beau, parce que personne ne lui a jamais dit qu’il compte. Quand voit-on à la télé, ou même dans la vie, des hommes se dire qu’ils s’aiment, se valoriser entre eux?

Ça peut paraître exagéré, mais Queer Eye nous offre une porte de sortie de la masculinité toxique. Non, les hommes n’ont pas besoin de cacher leurs émotions, de toujours se montrer impassibles. Un gars de construction de Géorgie PEUT être ému parce que ses amis l’aiment.

Queer Eye over Les Francs-tireurs

De plus, contre toute attente pour une émission de make-over, Queer Eye s’élève au-dessus du superficiel. Au-delà des chambres redécorées avec soin et des agencements souliers/pantalons, ce qu’il nous reste après le visionnement c’est la réflexion sociale que Queer Eye tente d’amorcer. Dans l’un des épisodes, Karamo, père de deux adolescents noirs à New York, discute de profilage racial avec le candidat de l’épisode, un policier blanc partisan de Trump. Et à la fin de la discussion, les deux ont baissé leurs gardes et se sont fait des concessions. Tous leurs préjugés ne sont pas disparus, mais une discussion a été amorcée.

Un moment est particulièrement marquant dans le premier épisode. Ce bon vieux Tom est en voiture avec deux des gars de l’équipe, qui disent être mariés. Il leur demande alors en boutade qui est la femme et qui est l’homme dans le couple. D’un coup, la tension s’installe, tension que je ressentais également dans mon salon. C’est une vieille blague qui passe habituellement très mal chez les couples gais.

Les deux animateurs, au lieu de se braquer, décident d’expliquer à Tom pourquoi cette blague les insulte. Ils lui expliquent que c’est un préjugé, qu’ils ne sentent pas obligés de se conformer à un modèle traditionnel, et que quelqu’un peut très bien avoir à la fois un côté plus masculin et un côté plus féminin et qu’il y a du bon dans les deux.

À la fin de cette discussion, Tom s’excuse et admet qu’en effet, il devrait davantage respecter son côté féminin, et qu’il les comprend mieux maintenant.

 

C’est une leçon toute bête, mais qui m’a frappé comme une massue; le dialogue honnête peut vraiment avoir son effet.

C’est une leçon toute bête, mais qui m’a frappé comme une massue; le dialogue honnête peut vraiment avoir son effet. En tant que gauchiste, je le vois souvent; quelqu’un va dire quelque chose qui nous apparaît inacceptable, et plutôt que d’en discuter avec poliment, on se braque, et chacun ne fait que se camper plus fermement dans sa position.

Mais le dialogue est pourtant possible.

J’ai finalement dévoré Queer Eye, moi qui habituellement me tanne de toute émission après deux épisodes. Ce qui est dommage, c’est qu’avec un nom et une prémisse pareille, cette émission ne rejoindra probablement jamais le public qu’elle devrait rejoindre. Parce que si on veut un monde meilleur, il faudrait qu’on appelle nos pères un peu sexistes et nos cousins un peu racistes, qu’on leur dise qu’on les aime et qu’ils sont beaux, et qu’on s’assoie avec eux pour écouter Queer Eye. Le monde ne s’en porterait que mieux.

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