Que devrait-on répondre quand autrui commente notre corps plutôt que notre travail ?

Témoignage.

« Habituellement, je ne réponds pas aux questions, mais vu que t’es cute je vais faire une exception. » C’est ce qu’il m’a dit, t’imagines? Je suis là pour louer une salle, dans un cadre 100% professionnel, puis je me retrouve à répondre à un gars : « Vraiment? Si tu me trouvais laide, je n’aurais jamais eu de renseignements? » Voyons crisse. Je suis tellement tannée de dealer avec du monde comme ça. Ça ne passe juste plus. – Je comprends, Élisabeth. Je suis désolée.

Il est 11h AM, j’ai au bout du fil une amie en beau maudit. Elle se permet de ventiler en attendant que sa car2go réchauffe. Dans sa voix, j’entends l’accumulation d’une décennie de combats intimes au travail. Rien de grave, à prime abord. Pas d’harcèlement sexuel, rien. C’est juste qu’Élisabeth occupe un poste de gestion, et qu’en tant que jeune dame, elle en a essuyé des remarques réductrices et des commentaires sur sa qualité de femme plutôt que sur sa job. Puis vous savez quoi? À la longue, ça use. Il y a une révolte qui gronde en Élisabeth, et quelque chose me dit que plusieurs travailleuses trimbalent également cette boule au ventre.

Depuis son arrivée sur le marché du travail, ma merveilleuse amie met beaucoup d’énergie à naviguer efficacement à travers une infime minorité de gens. « Mes collègues sont formidables, vraiment. Il n’y a peut-être que 1% des hommes avec qui je dois traiter qui posent problème – et ce ne sont jamais ceux avec qui je travaille directement. Plus du monde que je vois ponctuellement. » Ceux qui flirtent, ceux qui pensent faire un compliment gentil, ceux qui veulent consciemment mettre leur interlocutrice mal à l’aise. Autant de délicates situations pour quiconque tient à préserver ses relations de job. « Je ne sais toujours pas quoi leur répondre. Je ne veux pas avoir l’air d’une enragée ni me mettre qui que ce soit à dos, mais je ne veux pas non plus me laisser parler comme ça. Comment je fais, Rose? »

J’aimerais tant avoir une réponse pour elle. Or, c’est comme la fois où elle m’a appelée pour savoir quelle quantité d’eau elle devait mettre dans sa mijoteuse : je le sais-tu, moi?

—-

Il y a environ un mois, Élisabeth m’a envoyé un texto. Elle portait à mon attention un passage du livre Manuel de la vie sauvage de Jean-Philippe Baril Guérard (aux Éditions de Ta Mère) :

« Sans compter que partout où on va, [Ève] est souvent la seule femme, et qu’elle a trouvé une façon habile de contourner les avances sans avoir l’air frigide, de donner cette impression de disponibilité sans jouer sur la séduction. […] C’est dégueulasse que les femmes aient encore à faire ça aujourd’hui, mais ce serait encore plus dégueulasse que les femmes se privent d’avancement parce que les règles sont sexistes. Ève a compris qu’elle a beaucoup plus à gagner en jouant selon des règles qui ne lui plaisent pas nécessairement plutôt qu’en gaspillant de l’énergie à essayer de les changer. Et pour ça, je l’admire beaucoup. »

OK, le narrateur de ce livre est un entrepreneur-requin à la moralité discutable. On comprend que ce passage devrait nous donner la nausée, sauf que. Baril Guérard met le doigt là où ça fait mal.

« Cette approche me fait un peu penser à toi », m’écrit Élisabeth. Et elle a raison.

Souvent, je me défile devant ces commentaires. Je les accueille avec un sourire en coin plutôt que les dénoncer. Je me dis que ça ne vaut pas la peine de me lancer dans une séance d’éducation, j’en viens même à croire que ça fait partie de la job.

Souvent, je me défile devant ces commentaires. Je les accueille avec un sourire en coin plutôt que les dénoncer. Je me dis que ça ne vaut pas la peine de me lancer dans une séance d’éducation, j’en viens même à croire que ça fait partie de la job. Je reste fière, soupire rarement, et ce faisant, je freine le changement.

Mon amie ne m’écrit pas pour me mettre le nez dans mon caca. Elle se demande simplement s’il n’y aurait pas dans cette résignation une paix d’esprit. À défaut de changer le monde, on arrive peut-être à se décrisper les épaules en embarquant dans le jeu? Reste que ce que je lis, dans son texto, c’est un peu ma lâcheté.

On fait quoi, maintenant?

—-

« Je crois que lever les yeux au ciel et se dire que bof, ce ne sont que des vieux de la vieille, c’est un maudit piège. Il faudrait leur répondre avec la même désinvolture qu’ils se permettent », m’écrit Élisabeth.

C’est qu’elle n’a pas dépompé. Elle veut passer à la vitesse suivante. Répondre, fermement. Pas de laissez-passer. Pas même d’humour. D’ailleurs, sur BFM Business, on apprend que la moitié des Françaises seraient victimes de sexisme ordinaire, au bureau… Et on leur conseille de répondre par la blague. Mais cette tactique ne sous-entend-elle pas que tout ça relève du jeu? Qu’on apprécie les boutades sur « les filles »?

On a le droit de se plaindre. C’est en partie pour ça que depuis le 1er janvier, tous les employeurs québécois doivent s’être outillés d’une politique de prévention du harcèlement psychologique et sexuel au travail. Y’a pas de mal à mettre des limites.

Dans le journal L’Express, on invite plutôt les femmes à argumenter, sans se fâcher, question de pousser l’interlocuteur lourd dans ses derniers retranchements. L’objectif? L’amener à réaliser par lui-même les failles de son raisonnement. C’est super, on a toutes beaucoup de temps à mettre là-dessus… « Avis à tous: je terminerai ce dossier dès que j’aurai fait comprendre à Jérémie que mes fesses n’ont rien à voir avec l’efficacité de mon tableau Excel. »

Brigitte Grésy, spécialiste sur les questions de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, propose quant à elle de répondre au « je » (ce qui élimine apparemment le feeling d’agressivité) et de ne prendre aucun détour : « Je ne suis pas à l’aise avec cette remarque, parce que… bla bla bla. » La personne qui est tombée sans le savoir dans le sexisme ordinaire aura ainsi l’occasion de comprendre son erreur. Puis celle qui récidive ne sera peut-être pas surprise d’éventuellement faire un tour du côté des ressources humaines.

Parce que oui, on a le droit de se plaindre. C’est en partie pour ça que depuis le 1er janvier, tous les employeurs québécois doivent s’être outillés d’une politique de prévention du harcèlement psychologique et sexuel au travail. Y’a pas de mal à mettre des limites.

Reste que pour être efficace, toute intervention doit être faite auprès d’une personne apte à reconnaître son comportement problématique. Je cite ma chère Audrey PM : « Ça me fait penser à un truc qu’on m’a donné dans une formation pour être téléphoniste. Il arrivait parfois qu’on tombe sur des clients frustrés. Si jamais on se faisait insulter, on nous suggérait de demander à notre interlocuteur de répéter sa phrase, comme si on n’avait pas bien compris ce qu’il disait. Souvent, ça désamorçait la confrontation parce qu’il était trop pissou ou honteux pour répéter son insulte. Je me dis que ça pourrait fonctionner aussi avec les commentaires sexistes, mais pour ça, faudrait que les dudes en question soient conscients que leur comportement est inacceptable…»

Et quand on prend la peine de lire la trâlée de commentaires négatifs laissés par plusieurs en réponse à la toute nouvelle publicité de la compagnie Gillette – qui lance un cri du cœur pour la fin de la masculinité toxique -, on réalise que certains hommes ne sont pas exactement rendus là.

Par ailleurs, maintenant que je chemine doucement, j’ai peut-être une autre idée de tactique… Les plus anciens lecteurs se souviendront possiblement qu’enfant, j’ai réussi à me défaire du comportement gossant de mon petit frère en le menaçant de lui étamper une serviette sanitaire usagée au visage. Est-ce que ça passerait, ça, en 2019?

Je demande pour une amie.

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