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Des papillons. Voilà ce que je ressentais chaque fois que je franchissais les portes du Jean Coutu pour y récupérer mes photos. Celles du party de l’année, qu’on s’apprêtait à revivre une deuxième, puis une troisième, puis une quatrième fois. L’attente, l’enveloppe en papier ciré, les doubles accidentels, et cette réalisation très humiliante qu’on faisait exactement la même face sur 27 photos.
Chez nous, les albums photos étaient rangés dans un coffre bleu électrique. Ils contenaient des images de mes parents, jeunes et fringants, de ma grand-mère en Floride, de mon grand-père en Winnebago, de la robe de finissante de ma mère et de son visage semi-malaisé lors de sa première communion.
Tout était là. Classé, annoté, préservé. Une vie entière, soigneusement rangée dans une quinzaine d’albums.
En ce moment, j’ai 36 489 images dans ma photothèque. Là-dedans, il y a des voyages, des screenshots de recettes jamais faites (pardon, Ricardo), une quantité tout à fait raisonnable (not) de photos de mon enfant et environ 2 300 vidéos où ce même enfant lance un premier « what the fuck » avec une confiance déconcertante.
Premier rire, premiers pas, première journée de garderie ; tout est archivé quelque part dans nos téléphones.
On documente nos vies plus que jamais. Le problème, c’est qu’on passe parfois plus de temps à les stocker qu’à les regarder.
Et de ça, je suis 100 % coupable.
Le « digital hoarding », soit notre tendance à accumuler massivement des souvenirs numériques, a commencé tranquillement au milieu des années 2000 avec l’arrivée des caméras digitales. C’était l’époque où un seul tour du Vampire à La Ronde méritait son propre album Facebook. Pour la première fois, on pouvait prendre 80 photos sans avoir l’impression de gaspiller un film entier. Et ça coïncide probablement avec le moment où on cessait de réserver le réflexe de prendre une photo pour les grands moments ; notre quotidien faisait officiellement son entrée dans nos albums.
Ce qui est fascinant, c’est que le numérique n’a pas juste changé ce qu’on archive, il a aussi changé la façon dont on se souvient.
Mais ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. D’autres recherches publiées dans le journal Psychological Science suggèrent que ça permettrait d’alléger certaines demandes à notre mémoire et de libérer de l’espace pour autre chose.
Concrètement, ça veut dire qu’on ne se souvient peut-être pas de la couleur du gâteau servi à la fête de votre collègue, mais on a un peu plus d’espace pour penser au rendez-vous chez le dentiste, à notre renouvellement de passeport et aux inscriptions du camp de jour.
Avant, nos parents étaient toujours prêts en cas de catastrophe. Si par malheur un incendie se déclenchait, on sauvait la sœur, le frère, le chat, le poisson ET la boîte à photos. C’était un non-dit dans plusieurs familles ; elle devait sortir en même temps que Camille pis Maxime.
Maintenant que notre boîte à photos tient dans une poche, on fait quoi?
Apple permet d’ailleurs de désigner une personne qui accédera à notre cloud après notre décès avec la fonction Legacy Contact. Une espèce de succession numérique qui remplace tranquillement le traditionnel legs du coffre bleu.
Le principe est assez simple : à même notre iPhone, on choisit une ou plusieurs personnes de confiance, on leur partage une clé d’accès et, si jamais le pire devait arriver, elles pourront récupérer notre photothèque.
Je sais, c’est dark pour un texte qui a commencé chez Jean Coutu.
Mais, qui s’assurera de montrer à mon enfant ses premiers moves de danse sur A$AP Ferg, le son de son premier rire, sa grande amitié avec feu Buster, nos voyages au Nicaragua et en Guadeloupe, ou ce Noël un peu différent passé à l’hôpital?
Il existe plusieurs applications assez simples pour créer des albums photo. D’ailleurs, c’est un peu mon cadeau de Noël annuel : Les aventures d’Oli, gracieusement offerts à chaque grand-parent.
Mais, des albums photos, ça ne s’entend pas.
J’ai donc eu l’idée de lui créer un courriel Gmail. De temps en temps, je lui envoie des vidéos, des photos, des lettres, des anecdotes, des traces de notre vie, avant et après lui.
Je ne sais pas s’il ouvrira un jour tous ces courriels, mais j’aime l’idée qu’ils existent quelque part.
Une étude a démontré que, lorsqu’on sait qu’une information est stockée quelque part, sur notre cellulaire, par exemple, notre cerveau a tendance à moins faire l’effort de la retenir. Ce phénomène est surnommé le « Google Effect » et s’inscrit plus largement dans ce que les experts appellent le « cognitive offloading », soit le fait de déléguer une partie de notre mémoire à des outils externes.
On parle souvent de patrimoine familial, mais très peu de patrimoine numérique. Pourtant, une bonne partie de nos souvenirs sont là, à portée de main. Le concept est loin d’être marginal ; les spécialistes parlent maintenant de biens numériques dans une succession : photos, comptes, courriels, réseaux sociaux. Nos albums ont changé de forme, mais pas forcément de valeur.