« Jean-Simon, on aimerait que tu nous fasses un texte sur la solitude qu’éprouvent les pères qui prennent une bonne partie du congé parental. »
C’est de cette manière-là qu’on m’a proposé l’idée derrière ce texte. Ça devait être en mai ou en juin dernier. J’ai tout de suite accepté, mais j’allais avoir besoin de temps : je voulais avoir moi-même vécu mon « long » congé parental avec ma fille avant d’en faire le sujet d’une chronique.
Personne ne risque de me méprendre avec Hunter S. Thompson, c’est bien certain, mais pour ce sujet-là, je sentais que j’aurais besoin d’un peu de vécu et de sonder mon entourage en quête de témoignages avant de m’y attaquer.
Allais-je moi-même ressentir de la solitude durant cette période?
« Ça reste encore tabou dans certains milieux »
Fast forward au moment présent, j’imagine que ça ne sera une surprise pour personne si je vous dis que solitude il y a eu, mais avec mes 9 maigres semaines estivales de congé parental, mon expérience n’est pas assez étendue pour respecter les critères de mon brief initial. En effet, « une bonne partie du congé parental » ne correspond pas au partage des semaines, tel que l’ont négocié les Fabien-Renaud.
Laurence Crevier-Dupras, lui, en a fait l’expérience de manière beaucoup plus significative et a accepté de témoigner. Cette année, le papa d’Éli et Margot a pris six mois de congé parental.
« Quand on s’est enlignés pour un deuxième enfant, Raphaëlle (sa conjointe) m’a dit que cette fois-ci, voulait retourner plus tôt au travail, parce qu’elle avait trouvé ça long. Je ne savais pas si c’était possible de le faire avec mon travail. »
« J’étais stressé d’en parler avec mon employeur, en plus du doute inévitable que j’ai ressenti : est-ce que j’allais être à la hauteur, pendant une si longue période? »
Laurence a toutefois rapidement chassé ce doute de son esprit après avoir annoncé la nouvelle à son employeur. N’empêche, c’était une situation qui ne s’était jamais présentée pour la boutique d’équipement de sport où il travaille comme gérant dans les Laurentides.
« Ça reste encore tabou dans certains milieux [que les hommes prennent de longues absences parentales]. J’ai des amis pour qui ça ne serait pas possible. J’ai été chanceux, mon employeur a été compréhensif et une fois ce poids enlevé de mes épaules, j’ai pu me concentrer sur mon rôle de papa à la maison. »
Le stay-at home-dad era
Et comment s’est passé le long congé parental de Laurence?
« La routine s’est vite installée et j’ai rapidement pu comprendre comment ma blonde s’était sentie durant son année avec Éli. Je ne dirais pas que c’est de la solitude à 100 %, parce que tu es concentré sur ton bébé, mais il y a définitivement quelque chose comme de la mélancolie, mêlée avec une certaine culpabilité qui a fini par s’installer. »
Comprendre la réalité de ma blonde durant son congé? Oui, tout à fait.
Mélancolie? Check pour moi aussi.
Culpabilité? Méga check également.
« J’avais hâte d’aller en vélo tout seul et je me sentais mal d’y penser », est une phrase que Laurence a prononcée durant notre entretien – je m’en souviens –, mais qui aurait aussi pu se retrouver dans mes notes de calepin alors que je préparais ce texte.
Je me suis senti mal, moi aussi, de planifier ma prochaine ride du weekend alors que ma fille dormait dans mes bras.
Mais j’imagine qu’il ne faut pas se taper trop sur la tête de faire de la projection sur nos loisirs : ce n’est pas comme s’il pleuvait des activités pour meubler les semaines des papas à la maison, non plus. Près de chez moi, je sais qu’Espace Famille Villeray propose quelques sorties destinées aux pères, mais c’est loin d’être la norme et c’est d’autant plus rare dans les Laurentides de Laurence. Et soyons francs, on a tous de grandes ambitions de sorties en forêt, de petits projets autour de la maison ou de roadtrip pour nos congés parentaux, mais la réalité du quotidien nous rattrape assez vite.
« Ce n’est pas un congé : ce temps-là, je l’ai passé avec ma fille pour l’aider à se développer. La vie durant cette période tourne autour de nos enfants et ça peut être difficile à réconcilier avec la personne que l’on est à l’extérieur de notre rôle de père. »
Voilà en quelques mots tout l’enjeu de cette dualité, une situation qui peut être lourde à porter pour certains papas.
Et ce n’est pas un potluck en plein air avec des pères de votre quartier, un solstice sur deux, qui aidera à mettre un pansement sur le bobo.
Bref, il manque d’espace pour que les pères puissent nommer cette dualité et chasser la culpabilité qu’elle provoque. (Note de l’auteur : on s’entend qu’il manque de ressources à tous les niveaux pour accompagner les hommes à comprendre leurs émotions, mais ça, c’est un autre sujet.)
Trouver le juste milieu
Ça finit par se placer, par se réconcilier, de soi-même, mais c’est assurément une zone inconfortable à travers laquelle il faut naviguer quand on est seul à la maison et fatigué de surcroît. À mon retour du travail, ma blonde me disait souvent : « Parle-moi parce que notre poupon a beau être extraordinaire, elle n’est pas trop jasante », mais je ne captais pas encore le poids d’une journée passée seule avec ses pensées.
Ajoutons à ça la mélancolie et la culpabilité, et notre territoire d’émotions devient soudainement plus intriqué, plus complexe. À ce mix, j’ajouterais aussi la nostalgie. C’est quelque chose que Laurence a aussi évoqué dans notre discussion, mais avec l’intégration à la garderie de nos filles, tous deux on s’est mis à se sentir nostalgique d’un congé parental qui n’était même pas encore fini.
« Y a des jours plus difficiles que d’autres, c’est certain. Avec le retour qui approche, ça vient rebrasser la culpabilité liée à cette dualité de personnalité. C’est 100 % correct de faire de la projection sur son identité personnelle ou professionnelle avec son enfant, mais ce n’est pas quelque chose qu’on se permet d’emblée, ça prend du temps. »
Puis Laurence prend une pause.
« C’est pareil avec notre couple. On se sent tous mal à un moment ou à un autre d’avoir hâte que les enfants soient couchés », ajoute-t-il en riant.
Au final, un congé parental, ça passe l’instant d’un éclair d’amour et de douceur ponctué de siestes blotties, de longues marches en poussette et de sorties dans des cafés. C’est un moment à vivre pour sa douce magie et pour l’amour qui en émane. Mais c’est aussi un défi personnel, d’être seul avec soi-même plusieurs heures par jour.
Mais ces sentiments contrastés que l’on vit durant cette période ouvrent aussi un nouvel espace en nous et dans notre couple : un safe space de confidences et de partage.
Et ça, c’est super sain. Vivement plus de papas en congé parental!
.jpg)
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!