Pierre-Nicolas Riou

Quand nos parents sortent du placard

« Fiston, je suis gai. » « Tu sais, chérie, maman aime les femmes. » Voilà le genre d’aveux qui ont de quoi décoiffer une coupe champignon! Curieux de savoir comment ils ont vécu cette révélation, on a demandé à des enfants devenus grands de nous raconter leur histoire. Regard ému sur des parents en quête de sens.

TEXTE NICOLAS GENDRON
POUR LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

Mon parrain est gai et il a trois enfants. J’avais à peine six ans lorsqu’il le leur a annoncé. C’est seulement plus tard, à l’âge de raison, que je me suis demandé si ma marraine s’était sentie trahie; si leurs enfants avaient eu l’impression que leur père n’était plus celui qu’ils avaient connu; si mon parrain était victime de son époque, disons, plus conservatrice. Malgré toutes ces questions, je n’ai jamais douté de l’amour que Jacques avait pu avoir pour Ginette ou ses enfants. Et ces derniers n’ont jamais cessé d’aimer leur père. Plusieurs modèles étaient donc possibles!

J’ai eu envie de sonder le comment et le pourquoi d’un coming-out parental, à travers les yeux des enfants qui l’ont vécu (in)directement. Sachant que le parent est un modèle fort – ou phare, c’est selon –, le coming-out en altère-t-il les contours?

J’ai interrogé une dizaine de personnes aux âges et aux parcours variés. La plupart ont remarqué que cette expérience parentale hors de l’ordinaire les a aidés à être plus ouverts aux différences.

 « Ça a fait de moi quelqu’un de beaucoup plus compréhensif pour tout ce qui a trait au monde LGBTQIA +. » « Ça m’a démontré qu’il n’existe pas un seul chemin, que tous les chemins se valent. » « Ç’a été très positif de voir ma mère heureuse plus que tout. » J’ai aussi perçu un certain choc des générations. Alors que l’éducation religieuse ou plus traditionnelle de certains parents a forcément teinté leur coming-out, les Y, Z et autres milléniaux font preuve d’une ouverture d’esprit qui laisse croire qu’un tel article ne sera plus nécessaire/pertinent dans 15 ou 20 ans…

Voici trois des témoignages les plus marquants.

Louis-Philippe (nom fictif) – 38 ans

« Mes deux parents sont psychologues. J’ai donc grandi dans une famille où il n’y avait pas vraiment de tabous. Quand j’étais en crise d’adolescence, ça me gossait : y’a-tu quelque chose qu’on peut vivre dans la vie sans en discuter? Ma famille était totalement basée sur la communication.

Mes parents avaient plusieurs amis gais, dont un couple avec qui on allait skier. Dans ma tête d’enfant, ces deux-là s’aimaient, c’est tout — et ils avaient une collection de disques vraiment le fun! J’avais aussi une tante lesbienne.

Le seul moment de tension dont je me souvienne, c’est lorsque le chum de mon père a voulu jaser de sexualité avec ma mère.

Mon père a fait son coming-out deux ans après s’être séparé de ma mère. J’avais 22 ans. Je m’en souviens, c’était pendant un souper, juste lui et moi. « Faut que je te dise quelque chose sur moi. » Il avait 50 ans, alors j’ai pensé : « Oh my god, mon père a le cancer! » Ou quelque chose de vraiment grave. Il m’a annoncé qu’il était en relation avec un homme. « Ah! C’est pas grave, ça. Ce qui importe, c’est que tu sois heureux. »

Il qualifie sa relation d’homosexuelle, sans pour autant dire qu’il est gai ou bi. Dans le contexte où j’ai grandi, c’est surprenant. On est tellement habitués à dire tout ce qu’on ressent! Malgré la séparation, mes parents sont en très bons termes. On prend des repas tout le monde ensemble, et mon père a même emmené ma mère en Provence, avec ses Air Miles! Le seul moment de tension dont je me souvienne, c’est lorsque le chum de mon père a voulu jaser de sexualité avec ma mère. Elle lui a simplement dit qu’elle préférait ne pas en parler. C’est ce qui ressemble le plus à un conflit dans ma famille!

On peut trouver paradoxal qu’un psy ait attendu aussi longtemps avant de s’ouvrir de la sorte. Je me suis demandé à quel point ça l’avait tourmenté, mais j’en ai jamais vraiment parlé avec lui. J’ai beaucoup de respect pour ceux et celles qui s’affirment plutôt que de garder leurs secrets en dedans. C’est tout un luxe, dans la vie, de ne pas être tourmenté.

Mon père est l’un des modèles masculins phares de ma vie. Les comportements que j’associe à la masculinité, ce sont l’intégrité, le respect des gens… et magasiner des vestons! Chose que je fais encore avec mon père – il est ben fashion! Il m’a aussi transmis l’ouverture à la culture. L’envie de toujours se poser des questions, de creuser plus loin. Mes parents étaient un peu hippies, alors j’ai grandi avec la mentalité follow your bliss, fais ce que t’aimes dans la vie. C’est pour ça que je travaille dans les jeux vidéo, un milieu d’ailleurs très gai, et trans aussi.

J’ai toujours été ouvert quant à mon identité sexuelle, mais j’ai seulement eu des relations hétéros. Qui sait, un jour, je rencontrerai peut-être moi aussi l’homme de mes rêves à 50 ans! Si j’ai des enfants, je leur parlerai de l’importance d’avoir dans leur vie quelqu’un qu’ils aiment et qui les rend heureux. Sinon, vaut mieux que la relation prenne fin. Mais je ferai surtout attention à ne jamais imposer de sexe prédéfini au concept de l’amour. »

Élisabeth (nom fictif) – 27 ans

« Ma mère et moi, on ne s’est pas parlé pendant plus de 10 ans. Mes parents se sont séparés en 1992, deux ans après ma naissance. Comme l’état psychologique de ma mère ne lui permettait pas de s’occuper de moi, je lui rendais visite à Québec une fin de semaine sur deux. Ils s’échangeaient ma garde au resto Marie-Antoinette de Drummondville, comme plusieurs enfants du divorce habitués de faire la navette entre Montréal et Québec.

Ma mère m’a avoué qu’elle était lesbienne quand j’avais 10 ans. Mais la particularité de son coming-out, c’est qu’elle m’a fait jurer de ne pas le dire. À mon père, à la famille, à n’importe qui. Elle a été adoptée par une famille conservatrice et religieuse, à Sainte-Foy, et elle a grandi dans un univers de secret. Quand elle s’est confiée à moi, c’était pour le perpétuer. C’était quand même tout un choc à encaisser pour quelqu’un de mon âge, car à l’époque on ne parlait pas d’homosexualité à l’école.

C’est surtout dark d’imposer un secret comme celui-là à une enfant. À 13 ans, quand j’ai déballé mon sac à mon père, il était tellement en crisse… Pour vrai, on fait pas ça à une enfant, surtout lorsqu’elle est en pleine construction de son identité. Ma pré-crise d’adolescence a été vraiment intense; mon père était un peu écœuré et on a décidé que j’allais habiter avec ma mère, à Québec. Mais ça s’est pas bien passé, alors je suis allée au pensionnat de l’école, et je revenais toutes les fins de semaine à Montréal, chez mon père. À partir de ce moment-là, on s’est éloignées l’une de l’autre.

Durant mon adolescence, il y avait des modèles d’homosexuels masculins, mais pas vraiment de modèles féminins. Alors être lesbienne, je me disais que ça devait sûrement être honteux, sinon j’aurais pas eu à le cacher pour ma mère. Je me demandais : si elle est lesbienne, c’est-tu héréditaire? Je ne voulais surtout pas être comme elle.

Ma mère m’a avoué qu’elle était lesbienne quand j’avais 10 ans. Elle m’a fait jurer de ne pas le dire.

Mon demi-frère – on a le même père – a fait son coming-out il y a deux ans, à 17 ans. Ça m’a fait éprouver plus de compassion pour ma mère; je comprenais alors mieux le poids que ça avait pu représenter pour elle. Parfois, on est sans pitié pour nos parents. Mais j’avais pas la maturité pour comprendre ça, à ce moment-là. Tu veux voir tes parents comme des êtres invincibles, mais surtout des modèles. Si les modèles ne fonctionnent pas, il y a comme un mindfuck.

J’avais en tête de renouer avec ma mère depuis un moment. Cet hiver, je me suis mise à chercher son nom sur Canada 411; chaque fois que j’appelais, je tombais sur un répondeur et c’était pas sa voix. Finalement, j’ai retrouvé son numéro dans un vieux courriel. Après plus de 10 ans, tu dis quoi? « Allo maman »?

Depuis, on s’est parlé deux fois. On s’est écrit, mais c’est super maladroit pour l’instant. Tu prends pour acquis que la conversation va être fluide avec un parent, mais quand j’ai raccroché, j’ai réalisé qu’on partait de loin. L’entente tacite, c’était de ne pas évoquer le passé et de regarder en avant. Mais on devra inévitablement en parler. Elle est en couple depuis huit ans maintenant. Je suis contente pour elle.

Comme c’est une histoire qui m’a forgée, je l’ai racontée à mon chum dès qu’on s’est connus. C’était important qu’il sache pourquoi je vois pas ma mère. Aujourd’hui, j’ai plus aucune attente envers elle. D’ici à ce que je sois mère à mon tour, disons que je dois rebâtir ma confiance en cette femme, si je veux un jour déposer mon bébé dans ses bras… »

Dominique – 22 ans

« J’avais 10 ans quand ma mère a commencé à sortir avec ma prof de 5e année.

Je viens de Maria, en Gaspésie. Quand mes parents ont divorcé, ils n’ont jamais évoqué son homosexualité. Ma mère m’a raconté plus tard que mon père l’avait aidée à s’affirmer là-dedans.

Dans les rencontres de parents, ma mère trouvait ma prof ben fine pis toute. Tsé, tes parents peuvent écrire un mot dans ton agenda? La mienne écrivait des affaires du genre : « Bonjour madame, si vous avez oublié votre lunch, vous êtes la bienvenue chez nous! »  Tout ce temps-là, j’étais leur messager, mais je me rendais compte de rien. Comme elle travaillait dans le communautaire, ma mère était amie avec tout le monde dans le village.

J’avais 10 ans quand ma mère a commencé à sortir avec ma prof de 5e année.

Un moment donné, on était rendus tellement proches que j’allais dormir chez ma prof, avec mon frère et ma mère. Dans ce temps-là, elles n’étaient pas en couple, mais je me rappelle avoir dormi sur le plancher de la chambre pendant qu’elles partageaient le même lit, comme des chums de filles. Un jour, alors que ma prof sortait de la pièce, ma mère m’a dit : « Je pense que je suis amoureuse. »

À partir du moment où j’ai su que ma mère avait un kick sur ma prof, j’ai voulu la pousser à le lui avouer. Elles ont commencé à se fréquenter. À l’école, ça arrivait qu’on me pose la question : « C’tu vrai que ta mère…? » Si quelqu’un m’écœurait, je m’en sauvais avec l’humour. Ç’a quand même influencé mes relations avec les filles. J’avais un pied dans le monde des gars, et un autre dans celui des femmes. Je pouvais très bien jaser de chasse, de ski-doo et d’affaires gaspésiennes du genre, même si j’y connais rien, et faire du théâtre avec les filles. En théâtre, j’étais habitué d’être le seul gars. J’ai toujours été comme l’archétype de l’ami gai des filles, même si je suis hétéro.

Je viens tout juste de sortir de l’École nationale de l’humour. Chaque vendredi, on doit présenter un numéro original. Un jour, j’avais épuisé tous mes sujets; j’ai sorti celui-là, que je gardais en banque. Je savais que ce serait drôle, car tout est vrai ou presque. Je l’ai pas dit à ma mère tout de suite, et j’ai décidé de le présenter à ma première sortie publique. Je savais qu’elle le prendrait bien. Même qu’elle a vu ça comme un honneur. « T’avais un numéro à faire au Club Soda et tu l’as fait sur moi?! » Elle était touchée. Beaucoup de gens de Maria m’ont écrit après avoir vu le numéro sur ma chaîne YouTube : « Ta mère l’a-tu bien pris? » Ben oui. Elle s’en cache pas.

Pour l’écriture de mon sketch, mon prof, Luc Senay, m’a demandé d’expliquer comment, en tant qu’adolescent, ça pouvait me nuire d’avoir une mère lesbienne. J’y révèle donc que la seule façon dont ça me handicape, c’est que contrairement à tout le monde, je ne peux pas vraiment aimer la porno lesbienne! (Ce qui est faux, mais le gag fonctionne!)

Ma mère voit quelque chose d’engagé dans mon sketch : « Ça aide à ne pas avoir honte! » Mais c’est pas mon intention première. C’est juste drôle d’avoir été le wingman de ma mère! D’ailleurs, elle est toujours en couple avec mon ancienne prof. Elles se sont acheté une maison à New Richmond. On me dit parfois : « Faut beaucoup de courage pour faire un numéro là-dessus. » C’est ça, le problème: qu’on pense que ça prend du courage! Au fond, j’aurais probablement jamais écrit ce sketch-là si ma mère avait rencontré une femme sur Tinder… »

Cliquez ici et découvrez comment ViiV Healthcare s’implique auprès des communautés touchées par le VIH/SIDA au Canada.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Lire la suite

Le petit lexique des genres

Pour combattre l’homophobie, la transphobie et la biphobie un mot à la fois.