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Quand, au mois de mars, on se pose au milieu d’un lac gelé dans le sud de la province, on peut parfois avoir du mal à s’imaginer le futur qui nous guète. Le vent balaie la vaste étendue blanche et, sous chacun de nos pas, la neige fond. Lentement, l’hiver se transforme et avec lui, nos traditions.
C’est dans cette métamorphose saisonnière que la solastalgie prend tout son sens.
La solastalgie, un concept du philosophe et philosophe Glenn Albrecht, se définit par une « détresse ressentie par une personne devant les pertes ou les modifications touchant son environnement immédiat en raison des changements climatiques ».
Robert Roy connaît bien ce sentiment. À 77 ans, ce biologiste à la retraite arpente les lacs glacés du Québec, notamment le lac Memphrémagog en Estrie, où il pratique la pêche sur glace depuis qu’il a 12 ans. Avec 65 années d’expérience de pêche blanche, il s’y réfugie toujours à ce jour, y trouvant un espace profondément méditatif pour laisser derrière lui les tracas de son quotidien.
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Quand on lui demande ce qu’il aime de la pêche sur glace, ses yeux s’illuminent. À la pêche, « il y a toujours quelque chose qui se passe », dit-il. « On a toujours l’espoir d’attraper un beau gros poisson! »
Au Québec, bien avant d’être un loisir, la pêche blanche (ou pêche sur glace) est avant tout une pratique de subsistance ancestrale. Héritée des peuples autochtones, notamment des Algonquins et des Innus, elle a d’abord permis aux communautés de survivre aux rudes hivers nordiques. Aujourd’hui, il s’agit d’un rituel familial que l’on transmet de génération en génération.
Face à cette météo incertaine, les autorités doivent s’adapter. Au lac Memphrémagog, le ministère de l’Environnement exige désormais une épaisseur minimale de 10 cm afin d’assurer la sécurité des pêcheur.euse.s. Bien que la saison s’étende habituellement de décembre à mars, sa durée varie dorénavant fortement en fonction de la formation aléatoire et du départ précipité du couvert de glace.
De plus, des quotas de pêche, chose qui n’existait pas dans la vie du jeune Robert de 12 ans, ont maintenant été imposés pour protéger de nombreuses espèces de poissons. Depuis quelques années, moins de perchaudes sont pêchées et la taille moyenne des poissons capturés diminue, des conséquences dues à la pression de la pêche, mais aussi à l’environnement changeant des poissons, augmentant la compétition pour leurs habitats et ressources.
Et c’est là que la solastalgie frappe le plus fort : il ne s’agit pas uniquement de la perte du paysage, mais de l’effritement d’un héritage intergénérationnel. Comment réagir face à son propre territoire qui change et qu’on a le mal du pays, chez nous?
Pour Robert, ça se manifeste en une peur bien précise : celle d’une lignée qui s’arrête. S’il emmène encore ses petits-enfants sur la glace pour leur transmettre sa passion, il s’inquiète grandement pour ses arrière-petits-enfants, et leurs enfants à elles et eux aussi. « Ils vont perdre ce plaisir-là », me confit-il, émotif. « La pêche sur glace, c’est un plaisir qu’il faut faire pour le comprendre. »
Robert se remémore des moments avec ses enfants et petits enfants, par des journées de grand froid, avec les petit.e.s qui courent sur le lac et les plus grand.e.s qui profitent d’un moment de tranquillité. Il le mentionne clairement : les enfants n’ont pas la même liberté dans un bateau. La pêche sur glace, c’est unique.
Robert, qui a eu la chance de pêcher toute sa vie, souhaite que sa descendance puisse elle aussi en profiter. L’idée que les générations futures soient privées de ce contact direct avec la nordicité et la nature, qu’elles ne pourront se réunir autour de soupers de famille pour se gaver de perchaudes fraîchement pêchées ou s’évader de leur quotidien sur le lac gelé, l’inquiète grandement.
Si le rituel se poursuit, il est marqué d’une profonde incertitude. Malgré tout, autour du trou, on écoute le silence, on respire l’air frais, et on attend avec patience.
Pour Robert, cet amour viscéral de la banquise est un héritage de son père ; une passion qu’il qualifie de « génétique ». Il se remémore les hivers de son enfance à la frontière, où l’équipement de haute technologie n’existait pas. Pas de bottes isolées, pas de tentes chauffées : seulement le froid mordant, les bottes de caoutchouc et le vent. À l’époque, les prises étaient si abondantes qu’il se souvient de son grand-père qui, bien qu’il ne pêchait pas lui-même, descendait de son appartement situé au deuxième étage de leur maison bi-générationnelle pour manger de la perchaude fraîche du jour, et ce, tous les jours. Il se remémore, le visage illuminé, les soupers en famille, arrosé de nombreuses bouteilles de chablis, autour de bonnes « chips » de perchaudes.
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Aujourd’hui, la passion de Robert est troublée par un enjeu de taille : les changements climatiques. Après sept décennies de pratique, Robert est aux premières loges de l’effritement de son terrain de jeu. Il voit le paysage changer et la saison de pêche raccourcir sans cesse. Avant, il pouvait parfois s’installer sur la glace plusieurs semaines avant Noël. Aujourd’hui, il lui faut souvent attendre début janvier pour que l’épaisseur de la glace soit sécuritaire, et les températures fluctuantes l’empêchent de s’y rendre régulièrement.
Les données scientifiques valident les inquiétudes de Robert. Selon Ouranos, dans un scénario d’émissions élevées de GES, le Sud du Québec subira une hausse des températures annuelles moyennes de 2 à 3 °C d’ici 2050. Les températures hivernales se réchauffent et les épisodes de grands froids diminuent. Les événements de gel-dégel se maintiennent ou s’accentuent dans les régions plus au sud de la province, fragilisant la surface des lacs.
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Cette perte de repères ne concerne pas que les pêcheurs de l’Estrie. À Saint-Laurent, par exemple, le même phénomène a été documenté chez les communautés métisses : les hivers raccourcissent, la glace n’est plus assez épaisse, et les saisons de pêche sur glace raccourcissent, bouleversant leur utilisation des terres, leur mode de vie et leurs moyens de subsistance.
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