Quand le travail prend toute la place

Ou comment être à un hashtag du burnout.

«Pourquoi les jeunes font-ils semblant d’aimer travailler ?» c’est la question que le New York Times se pose dans cet article sur la culture du hustle. Depuis quelques années, les messages de motivation sont passés de «Live Laugh Love» à «Work Hard, Play Hard». Et les #blessed sont visibles autant sur les photos de voyage à Bali que sur celles d’un venti americano sur la table commune d’un espace de co-working.

C’est devenu tendance de travailler. Et pas juste de travailler, mais de travailler constamment… et d’aimer ça.

Les jeunes qui se retrouvent maintenant sur le marché du travail ont grandi avec cette idée que si on aime ce qu’on fait, on n’aura jamais l’impression de travailler.

Mais qu’est-ce qui arrive quand on fait un travail qu’on adore et qu’on est brûlé? Quand on aime notre emploi, mais qu’on est payé des pinottes ou pas du tout? Quand on est fier de la compagnie pour laquelle on travaille, mais qu’elle ne nous offre aucune stabilité ou bénéfice? Les emplois précaires, les piges et les stages non rémunérés font partie de la réalité de beaucoup de milléniaux.

Il y en a certainement des gens qui aiment à fond leur travail et qui ne bronchent pas devant une semaine de 80 heures, mais soyons honnête, ce n’est pas la majorité et ce n’est certainement pas sain. Le mode de vie du #RiseAndGrind et du «Don’t stop when you’re tired, stop when you’re done», que promeuvent des organisations comme WeWork aux États-Unis, mène une génération entière tout droit vers le burnout.

#HustleLife

Audrée Loiselle en sait quelque chose. Après avoir travaillé plusieurs années dans le milieu de la musique et de l’événementiel, cette ancienne relationniste de presse a écrit la série de chroniques «L’après»: quand une relationniste change d’air (sans filet de sûreté) pour le webzine Les Méconnus.

«Je suis devenue très consciente de moi-même partout où j’allais, explique-t-elle. J’étais tout le temps à des shows, j’étais tout le temps en train de boire. Ma vie sociale et personnelle était un peu devenue ma vie professionnelle.»

Audrée nous raconte au bout du fil que ce qui l’épuisait le plus pendant cette période de sa vie où elle vivait le #hustlelife était d’être constamment en mode «représentation» plutôt que «d’être» tout simplement. «Je suis devenue très consciente de moi-même partout où j’allais, explique-t-elle. J’étais tout le temps à des shows, j’étais tout le temps en train de boire. Ma vie sociale et personnelle était un peu devenue ma vie professionnelle.»

C’est le genre de cercle vicieux que vivent beaucoup d’intervenants du milieu culturel. Même si les 5@7, les brunchs, les concerts et autres événements ne sont pas imposés par les patrons, ils deviennent des incontournables pour socialiser et faire du networking.

À un certain moment, l’anticipation de devoir aller se représenter soi-même dans encore un autre événement devient anxiogène et épuisante. «La fatigue, tu la ressens [tout le temps], mais à un moment donné, elle devient omniprésente et difficile à porter», continue Audrée.

Le mal des milléniaux

La journaliste Anne Helen Peterson s’est attardée à la question pour BuzzFeed plus tôt cette année. Dans son texte How Millennials Became The Burnout Generation, elle explique le phénomène ainsi: «Le burnout et tout ce qui l’accompagne, n’est pas quelque chose que l’on peut régler en prenant des vacances. Ce n’est pas réservé aux travailleurs dans des environnements très stressants. Et ce n’est pas temporaire. C’est le mal de notre génération. C’est notre température de base. C’est notre background music. C’est la façon dont sont les choses. C’est notre vie.»

Si le portrait que Peterson dresse est plutôt sombre, il est aussi criant de vérité.

Elle dit que l’idée de travailler constamment a été internalisée par une bonne partie de sa génération et que maintenant, tout moment qui n’est pas passé à être «productif» entraîne un sentiment de culpabilité presque instantané. «Pourtant, plus on travaille, plus on devient productif, pires sont nos emplois: des salaires plus bas, moins de bénéfices, moins de stabilité (…)», continue-t-elle.

On s’attache à nos emplois, par nécessité ou par principe, peu importe les conditions, aussi mauvaises soient-elles. Et quand tout semble perdu, on règle le problème en se prenant un side job

Ceux qui en profitent le plus dans tout ça, ce ne sont certainement pas les travailleurs, mais plutôt les employeurs. Par exemple, en novembre on pouvait lire qu’Elon Musk avait dit que ses employés travaillent en moyenne 80 heures par semaine, allant même jusqu’à 100 heures, quand c’est nécessaire.

Travailler 100 heures par semaine, c’est l’équivalent de 14 heures par jour, sept jours sur sept. Les employés de l’entrepreneur, qui vaut 21,5 milliards de dollars au moment d’écrire ces lignes, ne changeront peut-être pas le monde avec un horaire régulier de 40 heures par semaine. Mais même s’ils se tuent au travail, ce ne sont pas eux qui en tireront les bénéfices et la reconnaissance.

 Si on prenait un break

Après avoir tout donné dans son poste de relationniste de presse, Audrée Loiselle a dû se questionner sur son rapport au travail et s’est retrouvée sans emploi pendant plusieurs semaines.

«Je me suis sentie coincée entre la honte d’être en stagnation durant plusieurs semaines, la culpabilité de ralentir le pas, la carence de motivation, l’angoisse, le sentiment de liberté, la douceur des possibles.»

«J’allais pouvoir rattraper le sommeil perdu. J’avais l’impression d’en avoir pour dix ans de fatigue accumulée. (…) Je me suis sentie coincée entre la honte d’être en stagnation durant plusieurs semaines, la culpabilité de ralentir le pas, la carence de motivation, l’angoisse, le sentiment de liberté, la douceur des possibles (…)», écrivait-elle dans sa première chronique.

Elle s’est aussi rendue compte que les choses ne changent pas du jour au lendemain. «Mon corps m’a dit que je ne pouvais plus continuer comme ça. Ça m’a pris deux mois pour remonter la pente, nous raconte-t-elle. J’étais terrorisée par la suite des choses. Je ne savais plus vraiment j’étais qui, je ne savais plus ce que j’aimais.»

Au fil du temps, le travail finit par infiltrer toutes les parties de nos vies et par faire partie intégrante de qui nous sommes. Qu’est-ce qui arrive quand on retire notre emploi de cette équation? Beaucoup d’introspection.

Qui suis-je? D’où viens-je? Que fais-je?

Après une période où elle s’excluait elle-même d’événements pour éviter de croiser des connaissances du milieu et d’avoir à justifier son absence, Audrée a fini par reprendre sa place dans l’industrie de la musique petit à petit. D’abord en couvrant des concerts pour le média d’une amie, puis elle s’est trouvé un nouvel emploi, mais cette fois dans un poste d’adjointe à la direction générale chez la coop Les Faux-Monnayeurs.

«Je pense que ma place est dans l’industrie musicale. J’aimais pu ça, j’ai pris un break, j’ai réalisé que j’aimais encore ça. À la fin, la passion de la musique l’a emporté», dit-elle.

Comme quoi se questionner sur sa relation avec son travail, prendre une pause si nécessaire et réviser ses besoins, ça peut parfois être bénéfique. Si on peut se permettre de le faire.

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