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Quand la nature devient un safe space
«T’es ben bronzée!» Une remarque insignifiante, certes, mais qui m’a été adressée tellement de fois dans le dernier mois que je n’arrive plus à les compter. Habitués à mon teint livide largement truqué avec de la poudre bronzante, la transformation n’est manifestement pas passée pas inaperçue auprès de mes amis.
C’est qu’à chaque journée ensoleillée, je me suis tartinée de crème solaire et j’ai grimpé sur mon vélo, pour parcourir Montréal et ses environs à la recherche d’une grande bouffée d’air frais et d’images inédites à imprimer dans ma tête.
Le vélo s’est dessiné comme ma bouée de sauvetage pandémique, en freinant mes pensées parasites.
Récemment, les photos des pains maison sur les réseaux ont été troquées par des moments mis en scène sur des balcons luxuriants, des randonnées exigeantes, des apéros dans des parcs où l’air est croquant, la lumière saisissante.
On ressent une urgence de ratisser toutes les parcelles de nature à l’extérieur de nos quatre murs, qu’on a scrutés pendant trop longtemps. Mais pourquoi est-ce si intense?
On ressent une urgence de ratisser toutes les parcelles de nature à l’extérieur de nos quatre murs, qu’on a scrutés pendant trop longtemps.
Ce désir de partir de la grande ville, ou simplement d’augmenter notre ratio de temps à l’extérieur est intimement relié à nos libertés individuelles, qui ont été charcutées à grands coups de nouveaux règlements imposés ces derniers mois pour le bien commun.
On veut se réapproprier notre façon de nous nourrir en jardinant, de nous déplacer en enfourchant notre vélo. C’est le désir de profiter de notre environnement pour contrôler certaines variables, alors que pendant un moment, notre sentiment d’être en sécurité a volé en éclats.
«On nous a dit: vous êtes confinés sans annoncer pour combien de temps. Comme humain, on se retourne sur soi et on se demande “qu’est-ce que je peux faire?” C’est simplement un réflexe pour devenir plus indépendant», m’indique la candidate au doctorat en science politique à l’UQAM, Catherine Viens.
Pris au piège dans son quartier
La fermeture des frontières, autant au Québec qu’aux États-Unis, pourrait aussi avoir entravé notre sentiment de liberté de déplacement. Inconsciemment, on se sent pris au piège.
La situation actuelle nous a forcés à migrer vers un monde exclusivement virtuel (allô les interminables réunions Zoom), nous nous sentons prisonniers de nos quartiers, de notre maison, de nos écrans. Aspirer à un retour du balancier avec la nature et à ses bienfaits serait tout à fait… naturel.
Apaisante de nature
«La nature, pour n’importe qui, va être apaisante», estime la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec Dre Christine Grou. Elle ajoute que c’est le seul endroit universel ou le cerveau prend une pause et permet aux neurones de respirer, en nous coupant des excitants quotidiens – la proximité avec les gens, la vitesse à laquelle on doit répondre aux messages, les stimuli visuels – pour revenir au bruit du vent.
Le Dr Logan, auteur du livre «Your Brain, On Nature: The Science of Nature’s Influence on Your Health, Happiness and Vitality», stipule que des études scientifiques récentes valident ses théories sur les bénéfices de la nature.
C’est le seul endroit universel ou le cerveau prend une pause et permet aux neurones de respirer, en nous coupant des excitants quotidiens.
Lorsque des adultes visionnent des scènes de végétation abondante, des techniques d’imagerie cérébrale montrent que les régions de leur cerveau associées à la stabilité émotionnelle, à l’empathie, à l’amour, sont de loin plus actives. Ce sont exactement les mêmes réactions qui se produisent lorsqu’un individu regarde des photos d’un être cher.
De l’autre côté, être témoin de scènes avec des édifices urbains augmente de manière considérable l’activité de l’amygdale, une région du cerveau qui est associée à la peur et au stress.
Un cerveau qui respire
Un autre aspect crucial: être à l’extérieur nous permet une plus grande oxygénation du cerveau et de nos neurones. La respiration plus profonde, liée à des activités physiques ou à un état plus contemplatif en nature, est immensément bénéfique. C’est quand même fascinant, quand nous savons que nous passons 90% de notre vie à l’intérieur.
«Un cerveau qui s’oxygène mieux a un impact sur la qualité du sommeil, et un sommeil réparateur a une incidence sur la concentration, sur le stress et sur la santé mentale en général», me confirme Dre Christine Grou.
«Je laisse le soin à chaque individu de savoir comment se reposer, mais c’est important de casser le rythme quotidien en allant au bord de la mer, en camping. Ça ne va pas juste vous faire du bien à vous, mais à tout le monde autour de vous», me confie, avec un large sourire dans la voix, Dre Christine Grou.
Pas tous égaux devant la nature
Une poignée d’amis ont trouvé refuge dans le jardinage.
Alexis a saturé son balcon de laitue et de plants de tomates.
Laurence a bâti ses boîtes de jardin maison.
Vincent s’est développé une passion pour ses haricots.
Cette pandémie aura-t-elle été un tournant pour réaliser notre interdépendance avec notre environnement ? «Oui, nous avons eu cette prise de conscience: nous sommes très dépendants de l’extérieur pour nous alimenter et plusieurs personnes ont choisi de jardiner pour acquérir cette indépendance alimentaire», affirme la candidate au doctorat en science politique à l’UQAM, Catherine Viens.
«C’est une tendance qui s’adresse à une certaine classe sociale, pas à ceux qui sont dans les services essentiels, les nations autochtones, les quartiers défavorisés. Ces populations n’auront pas ce luxe-là.»
Catherine me met quand même en garde: cette passion pour le jardinage et cet engouement à profiter de l’extérieur, ça se développe aux frontières des inégalités sociales. Je suis une privilégiée si j’ai pu en profiter ces derniers mois. «C’est une tendance qui s’adresse à une certaine classe sociale, pas à ceux qui sont dans les services essentiels, les nations autochtones, les quartiers défavorisés. Ces populations n’auront pas ce luxe-là», souffle-t-elle, en me précisant que plusieurs communautés marginalisées vivent cette crise très différemment.
Sur mon bolide à deux roues, entre La Route des Champs et Chambly, je réalise qu’un des pouvoirs de la nature se forge dans sa capacité à nous offrir l’espace nécessaire pour décanter nos inquiétudes grandes et petites. Dans ces arbres qui défilent à toute vitesse chaque côté de la route, j’ai trouvé un safe space. Mais de savoir que ce n’est pas tout le monde qui peut profiter de ces bienfaits me laisse profondément songeuse et peut-être aussi un peu triste.
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