Quand j’me fais du cinéma

Les carnets d’Anick Lemay.

Je marche dans une ruelle de mon quartier. Ben en fait, mon ancien quartier. J’habite Ahuntsic, tout près de la 40. Quand je traverse Crémazie vers le sud, je me retrouve dans Villeray en trois minutes. Ce quadrilatère où j’ai aimé éperdument deux hommes et qui a vu naître ma fille et ma carrière.

J’ai tout vécu dans Villeray. Sauf le cancer. Lui, il habite Ahuntsic. Quand ce sera derrière moi, je vendrai ma maison aux cent pas. Elle est remplie d’amour cette maison-là, j’y ai des souvenirs tendres et mémorables. Mais partout maintenant, je m’y vois étendue, malade et souffrante.

Quand le négatif l’emporte dans ma vie, depuis toujours, je me pousse. Alors dans un an, je paquète mes p’tits, pis je me refais une vie toute neuve. Dans un nouveau quartier. Inconnu.

Quand le négatif l’emporte dans ma vie, depuis toujours, je me pousse. Alors dans un an, je paquète mes p’tits, pis je me refais une vie toute neuve. Dans un nouveau quartier. Inconnu. Parce que j’ai appris à l’apprivoiser lui, l’inconnu. Et il me fait de moins en moins peur.

Il est proche 22 h, je marche dans une ruelle de Villeray et je regarde la vie des autres. C’est un de mes sports préférés. Les fenêtres me donnent un accès privilégié sur tantôt une cuisine, tantôt un salon et quelques fois, sur une chambre à coucher. Bizarrement, c’est souvent la fenêtre la moins intéressante. Les gens vivent sans se savoir vus. Un peu comme si je regardais la TV. Je peux leur donner les répliques que je veux dans ma tête, leur inventer une vie qui n’est pas la leur et même, des fois, penser tellement fort à quelque chose que ça se produit. Un baiser, une main qui caresse pour apaiser, un immense fou rire. Quand j’y arrive, je me prends un peu pour Dieu ou le fameux gars des vues.

Dans les corridors de l’hôpital, parfois, le ton, le son ou les mots que j’entends me font stopper net. À l’inverse des ruelles silencieuses où je vois sans être vue, à l’hôpital, j’entends sans voir. Et ce qui me fait arrêter cette fois-ci, ce sont les sanglots difficilement contenus d’une femme qui essaie de nommer quelque chose. Elle cherche ses mots dans un étranglement de voix qui se resserre, s’essouffle et se retient. Comme avant une explosion. Tu entends? Ce vide rempli de trop-plein qui arrête le temps…

J’ai entendu la détresse, la peine et la colère. J’ai vu le gouffre entre deux êtres au bord de la falaise. La dernière. J’espère qu’ils vont réussir à se parler et s’écouter après l’explosion. Ils ont peur. Tous les deux. Le suprême inconnu est là, comme un éléphant dans la pièce, et ils ne savent pas quoi en faire…

Je recule de deux pas en essayant de ne pas attirer l’attention (quoiqu’avec mon afro c’est difficile) et me poste le long du corridor à côté de la porte entrouverte d’où me déchire cette voix. Je l’imagine frêle dans sa jaquette d’hôpital, blême et évidemment au bord du gouffre. Suspension. Je n’entends plus les autres bruits du corridor bondé. Toute mon attention est dirigée aux bords des lèvres d’une inconnue maintenant silencieuse quand… ça explose. Le vide plein éclate. Une voix d’homme forte, dure et colérique me coupe le souffle. Je le vois très clair dans ma tête. Grand, fort, le cheveu foncé, l’œil incandescent.

  • « Voyons, crisse! C’est le monde à l’envers! Là c’est moi, MOI, comprends-tu? Juste MOI! Y’a pu de “Ghislain, calme-toi”. Je me calmerai pas. C’tu clair? Voyons ciboire! Quessé que tu comprends pas là-dedans? »

Saisie jusque dans ma colonne vertébrale et comme si je me sentais prise en faute, je me remets à marcher, doucement, en essayant de faire le moins de bruit possible, même si l’effervescence du corridor enterre facilement mes efforts. Je dépasse le cadre de porte de la chambre au ralenti et j’ose y jeter un œil…

C’est lui qui est en jaquette d’hôpital, le teint blême, plogué de partout. Des larmes plein la figure, elle se tient au bout du lit d’où les pieds de l’homme dépassent. Image furtive, mais si forte. Je savais qu’il était grand.

  • « Tu m’écoutes pas! JAMAIS! J’vais mourir, calvaire! On peut-tu arrêter de parler de toi deux minutes? De comment tu te sens? Le sais-tu comment je me sens, MOI? Côlisse… »

Me suis faite pogner solide. Mon cœur est tellement serré que je respire plus. J’ai entendu la détresse, la peine et la colère. J’ai vu le gouffre entre deux êtres au bord de la falaise. La dernière. J’espère qu’ils vont réussir à se parler et s’écouter après l’explosion. Ils ont peur. Tous les deux. Le suprême inconnu est là, comme un éléphant dans la pièce, et ils ne savent pas quoi en faire…

Ma formule sanguine est à nouveau très belle. Mon corps se bat et le jus blanc fait sa job. Je suis à nouveau assise dans ma grosse chaise bleue de chimio. C’est mon avant-dernier traitement. L’entrevois-tu comme moi, le bout de la run? Encore trois semaines de douleurs pis c’est fini… Pour cette étape-là, à tout le moins.

Quand j’y pense, que je regarde derrière moi, j’en perds presque le souffle. Pas que je n’y crois pas, mais c’est comme si le Saint Graal était enfin à portée de main. C’est étourdissant. Le pire sera derrière moi dans trois semaines… En tout cas, c’est de même que je le perçois, que je le ressens.

Jacynthe, l’infirmière qui m’a le plus souvent ploguée sur mon jus, a la tremblotte. C’est de famille, qu’elle m’a dite au début. Sont tous de même, chez eux. Mais avec ou sans tremblement, elle réussit son coup à chaque fois. Elle cherche, trouve et pique ma veine d’une shot.

Elle a fini par avouer que je la stressais un peu. La fameuse TV… Le pouvoir infini du câble. Ça m’a fait l’aimer encore plus, cet aveu. Les vraies affaires. Pas de faux-fuyants. Pas de faux-semblants. Ça me touche.

On a appris à s’apprivoiser, elle et moi. Pis elle a fini par avouer que je la stressais un peu. La fameuse TV… Le pouvoir infini du câble. Ça m’a fait l’aimer encore plus, cet aveu. Les vraies affaires. Pas de faux-fuyants. Pas de faux-semblants. Ça me touche. Mais aujourd’hui, Jacynthe ne me pique pas. C’est une toute jeune infirmière qui prend sa place, même si MA Jacynthe est là… Je la regarde, sourire en coin, jusqu’à ce qu’elle s’accroche à mes yeux. Je le sais moi, que ma fée du jour lui donne presque le parkinson. Elle redoute trop la tremblotte, alors elle passe la puck.

Super bonne, la jeune recrue. Elle cherche, trouve et pique une super belle veine et ma ride de char est commencée. On en a pour quatre heures et demie. On commence avec le décadron qui me fait serrer les dents. On enchaine avec le bénadryl qui me gèle automatiquement. Je flotte, les yeux mi-clos. Je commence à chercher mes mots, je deviens molle. Ma fée observe cet univers qui, il y a encore 30 minutes, lui était complètement inconnu. Elle est belle à voir, tendre et ouverte, un brin fatiguée suite à une nuit mouvementée. Mais elle est là, avec moi. À 8 h du matin, dans l’aile d’oncologie, assise sur le petit tabouret des accompagnateurs, elle absorbe et fait avec moi la rencontre de ceux et celles qui arrivent.

Il y a d’abord Marjo. La belle brindille aux chevilles enflées. Elle a une récidive de cancer du sein qui s’attaque maintenant au péritoine, la membrane qui tapisse les parois de son abdomen. Son ventre a gonflé comme au neuvième mois d’une grossesse, ils lui ont retiré sept litres d’eau et elle a arrêté de manger parce que c’était trop douloureux. Résultat : elle n’a plus que la peau sur les os et des seins hauts et fermes qui se tiennent comme par magie sous son petit top coloré! « Faut ben qu’il y ait un peu de positif dans tout ça! » Belle Marjo… :)

Il y a aussi ce couple, face à nous. Pour une rare fois dans cette épopée de quatre mois, c’est lui qui s’assoit dans le gros fauteuil bleu. Il s’est réveillé un vendredi matin un avec un fichu de gros mal de dos. Il est pas rentré travailler. Ça a duré tout le week-end pis finalement, le lundi, il est allé consulter… Son gouffre s’est ouvert à ce moment-là : il trainait un cancer de la prostate depuis un bout… qui s’est propagé. Métastases partout sur la colonne vertébrale. « On dirait qu’elle a passé au feu! C’est noir-noir-noir! »

Il reçoit le jus qui fait tomber les ongles. Sa douce lui change sa glace au trente minutes, entre deux crochets de tricot. Quand elle se rassoit face à lui, il sort ses mains gantées de la glace et lui fait un cœur avec ses doigts… Parce qu’il n’a pas d’assurances invalidité et que même s’il gruge dans son bas de laine de retraite anticipée dans cinq-six ans, je suis certaine qu’ils s’aiment assez pour s’en sortir tous les deux gagnants.

C’est stressant l’argent, mais quand tu as eu peur de mourir et que tu te sens aimé, c’est tout à coup ben illusoire, un bas de laine.

Ma plus petite fée est venue avec moi pour la première fois à l’hôpital, la semaine passée. Un remplissage d’expanseurs (les prothèses gonflables qui m’aident à étirer mes muscles et ma peau en prévision de la reconstruction finale), c’est rien de trop traumatisant pour une enfant de onze ans. Je suis contente qu’elle soit là, avec moi. Elle aussi commence à voir le bout : son retour à l’école sonnera la fin de la chimio. Elle va terminer ses vacances quand les miennes vont commencer. Elle a passé un été formidable entre des camps de vacances, des jours de chalet avec moi et un voyage en Gaspésie avec son père. La belle vie. Je pense qu’on aurait tous vécu ça différemment si j’avais été malade l’hiver, mettons.

On est assises dans la salle d’attente. On placote de son dernier camp, justement, quand une dame (on va l’appeler Rose) entre, suivie d’un homme qu’on imagine être son mari. C’est une dame frêle et jolie, bien vêtue d’un pantacourt blanc, maquillage léger, le pas hésitant. Je lui donne 65 ans, je ne sais pas pourquoi.

Je me suis approchée tout doucement d’elle, je lui ai pris la main et lui ai soufflé : « C’est moins pire que vous vous l’imaginez, je vous le promets. La plus grosse semaine est faite. Pour le reste, ça va bien aller. »

Ils s’assoient devant nous. Je la regarde discrètement. Je ne sais pas pourquoi, mais… il y a quelque chose qui cloche. Une dame si délicate et coquette… qui porte une chemise d’homme beaucoup trop grande pour elle. Mais la chemise va parfaitement bien avec le blanc du pantalon, par exemple! Une chemise, ça s’attache par en avant et ça s’enfile aisément sans trop lever les bras. Je le sais, j’ai porté des kangourous et les chemises de l’amoureux d’une de mes fées pendant deux mois… Mon cœur s’arrête et ses yeux tombent dans les miens. Et c’est là, à ce moment précis, que mon œil capte ce qui me dérangeait : le pansement de mastectomie à peine visible qui sort en haut du dernier bouton attaché. Rose…

L’inquiétude dans son visage. Cet inconnu qui gruge et ronge l’âme la plus solide. Ce moment fatidique où tu dois faire face à ta musique… Elle a passé les trois quarts de sa vie avec ses seins. Ça me bouleverse qu’elle soit obligée de passer par là à son âge avancé. Cancer de marde.

Quand on a callé mon nom, je ne l’ai pas quitté des yeux. Je me suis approchée tout doucement d’elle, je lui ai pris la main et lui ai soufflé : « C’est moins pire que vous vous l’imaginez, je vous le promets. La plus grosse semaine est faite. Pour le reste, ça va bien aller. »

Et je suis certaine de dire vrai. C’est moi, le gars des vues ok?

Au sujet de la photo en ouverture d’article : J’ai 21 fées et quelques lutins dans mon entourage. En voici un beau qui m’a amenée sur l’eau. Répit avec Rémi avant la dernière chimio. Merci mon ami. xx

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Brûlée et vive

Les carnets d'Anick Lemay.

Dans le même esprit