Martin Girard

Puck Bunny

Dimanche soir, Club Opéra. Accotée au bar, une jeune femme lèche sensuellement le lobe d’oreille d’un gardien de but en remontant lentement ses faux ongles le long de sa jambe. Juste à côté d’eux, deux filles s’embrassent à pleine bouche devant un défenseur et lui proposent de se joindre à leur langoureux duo. Enfin, dans un petit coin noir, une des recrues caresse sans gêne les fesses et les seins d’une cégépienne, avant d’enfouir ses doigts dans sa petite culotte. Pénétration dans l’univers des puck bunnies.

En anglais, on les appelle puck bunnies, mais en français, c’est moins glamour, on dit plottes à puck. Descendantes directes de Suzie Lambert, ces filles chaudes traînent dans les bars et les lobbys d’hôtel en espérant désespérément finir la nuit avec Carey Price, Mike Komisarek ou, au pire, le moins laid des deux frères Kostitsyn. Mais que peuvent-elles bien leur trouver?

Mis à part quelques scènes de Lance et compte que j’avais vues quand j’étais jeune, je ne connaissais pratiquement rien sur les plottes à puck avant d’écrire cet article. Quand j’ai commencé mes recherches sur le sujet,  mon premier réflexe a donc été de contacter Réjean Tremblay, l’auteur de la série. Je l’ai rejoint au Café Cherrier sur Saint-Denis, le temps d’un allongé (et non de m’allonger).

Tremblay est arrivé en moto, vêtu d’une veste en cuir, casque à la main. Un vrai rocker. Devant notre tasse de café, je lui ai naïvement lancé ma première question :
– Les plottes à puck, ça existe-tu pour vrai?
– Qu’est-ce que t’en penses? C’est sûr que ça existe.
– Ce qu’on voyait dans Lance et compte, les filles qui attendaient les joueurs dans les hôtels, ça se passe comme ça dans la vraie vie? C’est aussi intense?
– Y’en a plus dans la réalité que dans la série. Pourquoi tu penses que l’organisation du Canadien a offert aux joueurs d’amener leurs femmes quand ils jouent en Floride? Parce qu’ils perdaient tout le temps. Quand ils sont là-bas, y a 25 filles qui les attendent après chaque game!
– My god!
– Si tu savais toutes les affaires que j’ai vues dans ma carrière…

Pour appuyer son propos, il multiplie les histoires croustillantes. «Un jour, je faisais une entrevue avec un joueur du CH dans sa chambre à Buffalo et y’a un joueur qui a cogné pour lui demander si ça lui tentait de coucher avec deux filles en même temps». «Une autre fois, pendant un vol d’avion, j’ai vu un joueur du Canadien sauter deux filles une après l’autre dans les toilettes. Durant les séries éliminatoires à Long Island, y avaient une dizaine de boss du Canadien qui surveillaient les ascenseurs pour éviter que les filles montent dans les chambres des joueurs, mais elles ont réussi à se faufiler par les escaliers de secours.» Y a pas de doute, le vieux routier en a vu des affaires. Je l’interromps :
– Mais qu’est-ce que les filles trouvent aux joueurs?
– Le hockey, c’est un sport viril et les femmes le perçoivent. Les gars, c’est des vrais mâles. Ils sont aventureux, ils se battent et, en plus, ils ont des corps extraordinaires.
– Et l’argent et la célébrité dans tout ça?
– C’est pas tout. Dans le passé, les joueurs étaient moins riches et ils étaient tout aussi populaires.
– Même dans le temps de Maurice Richard?
– Non. C’était pas pareil.

Autour de la table, Tremblay m’explique que le phénomène des plottes à puck était différent à l’époque parce que 1, la télé n’existait pas et que les gars n’étaient pas des célébrités 2, ils voyageaient en train et repartaient juste après les matchs, donc, ils n’avaient pas de chance de ramasser une fille après la game dans une chambre l’hôtel. À l’époque, les vrais womanizers, c’était les hommes forts.

Notre allongé est presque terminé et le téléphone de Réjean Tremblay ne cesse de sonner. Disons qu’avec tous ses scoops sur le Grand Prix de Montréal, le journaliste a d’autres chats à fouetter. Avant de partir, il me lance :
-T’sais pour ton article, je pense que la vraie question que tu devrais te poser, c’est pourquoi le phénomène des plottes à puck commence aussi tôt? Pourquoi les gars qui jouent pee-wee à 12 ans sont pourchassés par des filles plus vieilles? Pourquoi dans le Junior, les danseuses de Amos prennent soin des joueurs, même quand ils sont pauvres comme la gale? C’est ça la vraie question.
– Et c’est quoi la vraie réponse?
– J’sais pas.

Sur le chemin du retour, en repensant à notre discussion, j’ai réalisé que le pouvoir d’attraction des joueurs de hockey avait toujours été un mystère pour moi aussi. Au primaire, toutes les filles tripaient sur Renaud, le meilleur scoreur de son équipe pee-wee, notre espoir local. Sauf moi. Pendant que mes amies s’amusaient à lui fabriquer des colliers en billes et à lui demander ses trucs au ballon-chasseur pour attirer son attention, je préférais de loin cruiser Alexandre Beaudoin, le petit comique à lunettes qui portait toujours un chandail Humeur Design avec des shorts Adidas.

En arrivant au bureau, j’ai téléphoné à d’autres journalistes pour avoir leur son de cloche sur le sujet. Aucun d’entre eux n’a voulu répondre à mes questions. «Je peux te parler de n’importe quel autre sujet, sauf ça.» «Moi, ce qui se passe en dehors de l’aréna, ça m’intéresse pas». «T’imagines la réaction des joueurs si je te disais ce qu’ils font? C’est sûr que je perdrais leur confiance.» En les écoutant parler, j’ai eu l’impression qu’il y avait une sorte d’Omertà sur la question des puck bunnies dans les médias. Comme si les journalistes craignaient de briser un quelconque code d’honneur en me révélant leurs secrets.

Si je voulais percer le mystère, j’allais devoir observer les puck bunnies dans leur habitat naturel: les clubs. Pour y parvenir, j’allais avoir besoin d’un allié, un insider qui allait me révéler où sortent les joueurs du Canadien durant leurs congés. En faisant des recherches sur Internet (Carey+Price+girlfriend), j’ai découvert l’existence du blogueur JT Utah.
Au Québec, JT est la référence en matière de gossip sur les joueurs du Canadien. Il connaît tout sur la vie privée des petits gars de Carbo : leur virée à Cancun, leur one-night stand avec des filles ramassées au Globe, la couleur des couches de leur bébé, la taille de leur pénis. Lors de notre premier contact, il m’a révélé que les joueurs se tenaient le dimanche au Club Opéra. C’est là que je lui ai donné rendez-vous pour une première séance de repérage.

28 septembre 2008
Les rues sont désertes, la nuit est froide. J’embarque dans le premier taxi que j’aperçois sur Saint-Urbain. Je porte un long imperméable rouge, des souliers jaunes, une robe bleue décolletée et de trop nombreuses couches de mascara. Je rejoins le blogueur JT Utah au coin Saint-Laurent et Sainte-Catherine, dans le plus important bar de Montréal.

À l’intérieur, sur l’interminable piste de danse blanche et noire, les monsieurs muscles avec des chandails serrés se mêlent aux filles avec des jupes ras-le-plaisir. «On dirait une crowd de danseuses», remarque JT. Effectivement. Et comparé au leur, mon décolleté est aussi peu plongeant qu’une piscine pour enfants.

Après un rapide tour des lieux, nous nous dirigeons tout droit vers la mezzanine où se tiennent les joueurs du CH. Les prédictions de mon partenaire étaient justes : Guillaume Latendresse et son frère Olivier sont déjà au bar avec une tralée de recrues, bière et shooter à la main.

Le party est bien entamé.

Discrètement, nous nous installons au comptoir à côté d’eux et commandons deux gin tonic. De vrais habitués.
– Tu vois, là, c’est Francis Bouillon et Maxime Lapierre, me glisse JT à l’oreille.
– Bouillon, c’est le petit nain?
– Coudonc, tu connais pas les joueurs?
– C’est difficile, y’ont toujours un casque…
– Règle numéro un, si tu veux être une vraie plotte à puck, faut que tu sois capable de les identifier. Ceux qui sortent, c’est surtout les jeunes : Higgins, Kostytsin, Gorges… Les gars comme Dandenault, Brisebois et Koivu, ça sort pas.
– Pis Kovalev?
– Y’a 33 ans pis y’a 2 enfants. Mettons qu’il a autres choses à faire que d’aller grinder des groupies à l’Opéra.
– Pis Guillaume, y vient pas d’avoir un enfant?

Sur la mezzanine, les barbies début vingtaine font tranquillement leur entrée. Le moins subtilement du monde, elles posent leurs pénates et leur sacoche en cuir verni Gucci à quelques mètres des joueurs, directement dans leur champs de vision. Pendant de longues minutes, elles essaient désespérément de se faire remarquer à grands coups d’éclats de rire et de battements de faux-cils. «Les joueurs de hockey s’en foutent des filles qui se dandinent à côté d’eux, m’explique JT. Celles qui réussissent à coucher avec eux vont leur parler. Je connais des 7/10 qui ont réussi parce qu’elles étaient entreprenantes et qu’elles avaient confiance en elles.»
À côté de JT et moi, les imposants Mike Pleakanek et Jaroslav Halak commandent une chaudière de Coors Light. Sergei Kostitsyn, Chris Higgins, Carey Price les suivent de près. Les chicks aussi. Quelques-unes d’entre elles osent même aborder un ailier droit de Saint-Léonard et prendre quelques shooters avec lui.
– Je comprends pas ce qu’elles lui trouvent. Crime, y porte un chandail Ed Hardy! C’est tellement quétaine. On dirait Benoît Gagnon.
– C’est le fame. À Montréal, on n’a pas vraiment de vraies grosses célébrités. Nos vedettes hollywoodiennes, ce sont eux. Carey Price, c’est Brad Pitt. Mike Komisarek, c’est Tom Cruise. Georges Laraque, c’est notre Lil Wayne! C’est pour ça que les filles trippent dessus.

À deux pas de nous, les joueurs des Panthers de la Floride — qui ont joué contre le Canadien aujourd’hui — débarquent en autobus dans le VIP. Quinze minutes plus tard, une vingtaine de filles, escortées par les doormans, les rejoignent dans leur booth. (J’apprendrai plus tard qu’elles ont probablement été payées par le bar pour passer la soirée avec les joueurs ou qu’elles ont été engagées par une agence spécialisée dans ce genre de services.)

Le temps passe et le party va bon train. Plus la soirée avance et plus on sent des rapprochements…

Vers deux heures du matin, j’attire l’attentation de JT vers une jeune cégépienne qui attrape la main d’une recrue et l’entraîne sur la piste pour danser : «Check ça!» Sensuelle comme pas deux, la blonde pose sa main dans le cou du joueur et gratte gentiment sa nuque avec ses faux ongles. Une vraie de vraie plotte à puck. Une seconde plus tard, ils se frenchent à pleine bouche. Deux secondes plus tard, il lui pogne un sein. Trois secondes plus tard, ils jouent à touche-pipi dans un petit coin noir. Quatre secondes plus tard, elle lui demande d’arrêter. Cinq secondes plus tard, elle est partie dehors. Fini le party. Étonnée que cette belle histoire d’amour se termine si rapidement, je demande à JT Utah :
– Qu’est-ce qui s’est passé?
– Elle est partie parce qu’il était pas assez big. Crois-moi, si ç’avait été Carey Price, les choses auraient été différentes… Ce gars-là, y vient au bar, y choisit une fille et demande à la barmaid d’aller la chercher. Elle va la voir et lui dit : «Carey Price wants to talk to you». That’s it. Le deal est closé.
– Ah ouin? Comment tu sais ça?
– C’est une des barmaids qui travaille ici qui me l’a dit.

Je ne doute pas une seconde des propos de JT Utah. Au bar, à quelques centimètres de nous, les joueurs sont entourés d’un intense halo de filles. Le ratio est de 3 pour 1 (ok, mettons «5 pour 1» pour Carey Price et «1 pour 1» pour les gars du 4e trio). Même les joueurs les plus moches, ceux que je ne toucherais pas avec un bâton de hockey, ont leur harem de pitounes.

Avant ma visite au Club Opéra, je savais bien que les joueurs du Canadien étaient populaires au Québec, comme n’importe quel Patrick Huard ou Éric Lapointe de ce monde. Mais jamais je n’aurais cru que les plottes à puck étaient si nombreuses. De ma vie, je n’avais jamais vu autant de compétition pour aucune autre vedette québécoise.«Il y a trois ans, avant le lock-out, y avait moins de groupies. Les gars étaient poches et les gens n’embarquaient pas, me dit JT en baillant. Aujourd’hui, l’équipe est bonne et les joueurs sont connus. Le phénomène est en pleine croissance.»

Il est presque trois heures du matin. Les joueurs sont bien saouls et sont sur le point de choisir quelle fille ils ramèneront à la maison. Pour les aider à faire leur choix, les puck bunnies jouent cartent sur table : propositions indécentes dans le creux de l’oreille, baisers langoureux, massage de l’entre-jambe… La compétition est forte et tous les coups sont permis pour finir la soirée dans le condo à l’Île des Sœurs de leur joueur favori.

La scène est intéressante, mais JT et moi avons de la difficulté à garder l’œil ouvert. Il est tard et nous décidons de quitter avant la fin du spectacle. Malheureusement.

Ce soir-là, dans mon lit, j’ai repensé à la fille de 19 ans qui se faisait prendre les seins sur la piste de danse par une recrue, à peine cinq minutes après l’avoir rencontré. Puis aux filles qui entraient dans le VIP des Panthers en paquet de 12 et qui dansaient devant eux comme des stripeuses de chez Parée. Je ne les jugeais pas. J’essayais seulement de mettre le doigt sur ce petit «houmpf» — encore plus puissant que la gloire et l’argent — qui les poussait à agir de la sorte. Mais je n’y parvenais pas. Pour le savoir, j’aurais besoin de rencontrer une vraie puck bunny.

Le lendemain matin, j’ai amorcé de nouvelles recherches. Pendant des jours et des jours, j’ai multiplié les coups de téléphone, les courriels aux lectrices du blogue de JT Utah et les appels à tous sur les forums de hockey. J’étais devenue obsédée. À la fin du processus, plusieurs filles m’avaient écrit pour me dire qu’elles avaient couché avec un ou deux joueurs du Canadien (surtout pour me parler de la longueur du petit pénis de Latendresse), mais aucune d’elles n’osait s’auto-proclamer «plotte à joueur de hockey».

Puis, par un beau dimanche soir, comme par magie, j’ai reçu l’appel d’un ami qui avait trouvé une puck bunny qui était prête à me parler : Jenny. Le mercredi suivant, je lui ai proposé de me rencontrer au Radio Lounge du Complexe Dix30, où j’avais appris par mes recherches que certains Habs de Brossard avaient l’habitude d’aller.

29 octobre 2008
Mercredi soir, 23 heures. Le Radio Lounge est plein à craquer de 450 qui portent des chemises Parasuco, mais aucun joueur du Canadien en vue. Je m’assois sur une banquette avec Jenny, une jolie blonde dans la vingtaine qui travaille dans le milieu des clubs. Après quelques minutes passées à jaser avec elle des belles grosses fesses de Higgins, elle m’avoue qu’elle est attirée par les joueurs de hockey depuis l’âge de 14 ans.
– Ç’a commencé le jour où j’ai vu un joueur taper son bâton au Colisée de Québec, sans chandail, juste en pantalon. Je l’avais trouvé tellement hot! J’en avais eu des chaleurs…
– Qu’est-ce qui t’avait fait capoter?
– C’est l’équipement! Moi, je suis pas comme les autres plottes à puck. Je tripe pas sur leur cash. Et je n’aime pas non plus le jeu. Moi, je tripe sur leur gear, peu importe leur niveau.

Devant nos vodka-raisin, Jenny me parle en long et en large de ses relations avec les joueurs des Canucks, des Islanders et des Remparts de Québec (mais jamais plus d’un gars par trio!) et incidemment, de toutes les fois où ils l’ont trompée.
– Pour sortir avec eux, faut pas que tu sois une fille normale, balance-t-elle.
– Pourquoi?
– Ils sont sur la route toute l’année, ils sortent dans des clubs où les blondes ne sont pas invitées, ils se payent des prostituées… C’est très difficile.
– Pourquoi tu restes avec eux d’abord?
– Parce que c’est mon fantasme. Je fais juste les voir se lever le matin,  mettre leur jogging pour aller à l’aréna et ça me rend folle. C’est pûrement sexuel.

Alors qu’elle me parlait à bâtons rompus de ses histoires de cœurs, je me suis rappelé une phrase que Réjean Tremblay m’avait dite au sujet des filles qui sortaient avec des joueurs de hockey : «Si elles acceptent ce genre de situation, c’est parce qu’elles se convainquent que leur chum est différent des autres et qu’il ne la tromperait jamais.»

I bet.

L’entrevue tire à sa fin. Il est presque une heure du matin et toujours pas de trace des joueurs du CH. Incapable de rester au Dix30 pour le fun une seconde plus, je propose à Jenny d’y aller. Sur notre chemin du retour, en traversant le pont Champlain, j’en profite pour lui parler «tactiques».
– C’est quoi ton truc pour les aborder?
– Premièrement, il faut que tu aies l’air cochonne et confiante. Les gars sont très ouverts au flirt et ils aiment ça se faire aborder par des belles filles. Deuxièmement, il faut pas que tu aies l’air d’une groupie. Les gars haïssent les filles qui leur parlent juste de leurs stats.
– C’est pas plus compliqué?
– Non, c’est assez facile. Les joueurs de hockey, tout ce qu’ils veulent, c’est fourrer. Comme ils disent souvent : «un trou, c’est un trou.»

Un vrai jeu d’enfant.

Le lendemain matin, quand je suis arrivée au bureau, j’ai parlé de Jenny aux filles de la job. De ses relations, de ses stratégies, de cette belle façon qu’elle avait de s’assumer et mettre en mots son attirance pour les joueurs de hockey.
– Pourquoi tu t’en pognes pas un pour voir ce que ça fait? m’a défiée une de mes collègues.
– Un quoi?
– Un joueur du Canadien.
– …
– Il me semble que ça serait la meilleure façon de comprendre ce qu’elles leur trouvent, non?
– T’as bien raison.

Le dimanche suivant, je donnais rendez-vous à JT Utah une deuxième fois au Club Opéra.

2 novembre
Dimanche soir. Cette fois, j’ai mis la totale : des fuck-me-boots en cuir, un chic collier de perles et une robe noire décolletée, qui laisse légèrement dépasser mon soutien-gorge en dentelle. En marchant, je me sens tellement sexy que j’entends «You can leave your hat on» de Joe Cocker à chacun de mes pas.
– Tu t’en vas au Club Opéra? me dit le chauffeur de taxi en embarquant sur Saint-Urbain.
– Oui. Comment faites-vous pour savoir ça?
– Ben… t’es toute chromée.

Confiante dans ma petite tenue, je rejoins JT à l’intérieur. Malheureusement, sur la mezzanine – leur repaire habituel – pas de trace des Glorieux. En espérant patiemment leur venue, je commande une série de shooters de téquila : c’est la seule chose qui puisse me donner le courage de jouer les puck bunnies, moi, la-fille-la-moins-game-au-monde-d’aller-parler-aux-gars-et-qui-pense-que-c’est-encore-eux-qui-doivent-faire-les-premier-pas.

Après une heure, j’aperçois enfin un défenseur grimper les marches de la mezzanine. Il y a de l’espoir.
– Shit, y a une fille avec lui. Penses-tu que c’est sa blonde?
– Tu veux dire «une de ses blondes», me dit JT. Check ça.

Devant nous, le grand blond embrasse la première fille et se retourne ensuite pour embrasser la deuxième. Une fois qu’il a terminé, ses deux partenaires frenchent langoureusement devant lui, avant de l’inviter à se joindre à elles. À la fin du manège, leur trois bouches n’en font plus qu’une. Je suis stupéfaite.
– J’en reviens pas qu’il ose faire ça devant tout le monde. Le trois quarts du bar doit avoir une caméra sur son cellulaire.
– Ouais, t’as raison. Mais t’imagines à quel point les filles vont être fières demain matin d’écrire sur leur Facebook qu’elles ont frenché M…

Je  l’interromps pour lui montrer Carey Price au bar. Je le sais parce que j’ai passé trois heures la veille à étudier le profil des joueurs sur le site du Canadien. «Vas lui parler, y est juste là», m’ordonne JT Utah. Le «hic», c’est que le gardien est entouré de trois espèces de canons avec des seins refaits et une taille aussi grosse que mon poignet (lire : des danseuses). Deuxième «hic», elles sont scotchées dessus comme des lionnes qui protègent leur petit et je ne pense pas qu’elles vont me laisser s’approcher de lui.
– Pourquoi c’est juste les plus beaux qui sont là? Si au moins Tom Kostopoulos était là, il me semble que ça serait plus facile.
– Enwoeye, fais un move.
– C’est bon…

Je m’approche du bar et tente par tous les moyens d’établir un eye-contact avec Carey : je bats des cils, je fais des cœurs avec mes lèvres et je me souris à moi-même en fronçant les sourcils, pour avoir l’air enjouée. Mais mystérieuse.

Carey reste de glace.

Déterminée, je colle mes deux bras contre chacun de mes seins et je pousse pour mettre en valeur mon clivage. Même Bianca Gervais n’a jamais eu un si beau décolleté.

Pas de réaction. Rien, niet, nada.

Le seul qui semble intrigué par mon petit manège, c’est son voisin de gauche : un jeune homme légèrement enrobé, avec des yeux et des cheveux sombres, qui ressemble à Turtle dans Entourage. Il me sourit.
– C’est qui lui? Penses-tu que c’est son meilleur ami?
– Non, c’est l’adjoint au gérant de l’équipement du Canadien.

Il me sourit encore.

***
Il est presque deux heures du matin. Devant moi, j’ai le choix entre un défenseur qui n’a pas assez de langues pour fournir à la demande. Un gardien sex-symbole paddé de danseuses. Et Turtle.

Si j’étais une vraie puck bunny, je me ruerais probablement sur le deuxième choix, Carey Price: il est célibataire, il est riche et, en plus, il est beau comme un coeur. Mais je ne suis pas une vraie plotte à puck. Je ne l’étais pas dans le temps de Renaud au primaire et je ne le suis pas plus aujourd’hui. Pis anyway, je ne suis pas de calibre pour me battre avec les 36-24-36 qui leur courent après. Il me manque le 24. Pis les deux 36.

Sauf que, malgré tout, je suis pas assez désespérée pour me pogner Turtle. Un peu de respect.

Je jette un coup d’oeil vers le défenseur qui frenche goulûment les deux filles, prend une bonne respiration et me retourne vers JT: «Sais-tu dans quels bars je peux trouver des petits comiques à lunettes qui portent des chandails Humeur Design?»

Ce texte est extrait de notre spécial Hockey.

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