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Préféreriez-vous posséder une équipe de hockey ou un grand quotidien ?

Savez-vous ce qu’ont en commun les yachts, les équipes sportives et les médias? Vous l’avez deviné. Il s’agit de trois trucs qui peuvent vite se transformer en gouffres financiers, et qui permettent aux gens riches de se mettre en valeur, à défaut de leur fournir un rendement intéressant.

Dans un contexte où les médias ne valent plus grand-chose, ce n’est pas étonnant que de grands médias soient de plus en plus rachetés par des individus richissimes et de moins en moins par des conglomérats médiatiques à proprement dire.

The Washington Post a été racheté par le fondateur d’Amazon Jeff Bezos et le contrôle du New York Times, par le roi des télécoms mexicain Carlos Slim. Et c’est sans parler du cofondateur de Facebook Chris Hughes, qui a acheté The New Republic, et du fondateur d’eBay Pierre Omidyar, qui a pour sa part décidé d’injecter ses millions dans un tout nouveau média, First Look Media.

À plus petite échelle, Alexandre Taillefer a racheté l’ancien hebdo culturel moribond Voir avec son fonds XPND, une transaction pour le moins étrange pour un capital-risqueur. Explication : En général, les capital-risqueurs investissent dans des entreprises qui connaissent une croissance rapide. 

Les médias ont toutefois cela de particulier qu’en plus de constituer de super jouets pour les milliardaires (et les millionnaires), ils permettent d’influencer l’opinion publique.

Ce que les yachts, aussi titanesques soient-ils, ne peuvent pas faire.

Les médias ne sont donc pas que des trophées que les plus riches peuvent s’acheter pour étaler leur succès sur la place publique. Ils tendent à intéresser, surprise-surprise, les gens et les entreprises dont le succès futur dépend dans une certaine mesure de la politique. On peut penser à tous ceux qui évoluent dans des industries réglementées, comme les télécommunications, la finance, la défense et l’aérospatial, et à ceux qui ont des ambitions politiques. 

Pour certains, cette nouvelle réalité apparaît désastreuse, puisque les médias, censés être les chiens de garde de la démocratie, se retrouvent de plus en plus sous la botte d’oligarques qui les ont achetés pour servir leurs intérêts. Leur fragilité financière les rend aussi vulnérables face à ces mêmes oligarques, comme en fait foi la faillite de Gawker Media, provoquée par une poursuite financée par le milliardaire Peter Thiel, le fondateur de PayPal.

Ceux qui décrient la situation ont raison dans une certaine mesure. Parce que l’exploitation de médias a été une activité hautement rentable durant la seconde moitié du 20e siècle, les conglomérats qui les exploitaient se souciaient bien peu, du moins en théorie, de leur influence sur l’opinion publique. Parce qu’ils se souciaient avant tout de leurs profits, leurs journalistes étaient libres de dire ce qu’ils voulaient. Du moins en principe, car les actionnaires de ces grands groupes avaient parfois eux aussi des intérêts à protéger.

Toujours est-il que la prospérité des médias durant la deuxième moitié du 20e siècle est une exception historique.

Si on observe l’industrie de ses débuts au 17e siècle à nos jours, force est de constater que le financement des médias est presque toujours venu des puissants. Des têtes couronnées d’abord, puis des bourgeois, des industriels et, finalement, des magnats technos. Et ces derniers ont presque toujours tenté de s’en servir pour faire avaler au monde leur propagande.

L’avantage, aujourd’hui, est que la prolifération des médias n’est plus limitée par la réglementation (radio, télé) ou par l’accès aux presses et aux réseaux de distribution. À bien y penser, si Jeff Bezos veut utiliser le Washington Post pour faire passer des lois favorables à Amazon (ou à sa compagnie d’exploration spatiale Blue Origin), ce n’est pas si grave que ça. Pourquoi?  Parce que le New York Times de Carlos Slim et First Look Media de Pierre Omidyar ne se gêneront pas pour décrier la situation.

Bref, un paysage médiatique fragmenté et financé par des oligarques est mieux qu’un paysage médiatique décimé et monopolistique.

En conséquence, que l’argent des riches aboutisse dans les médias plutôt que dans les équipes sportives n’est pas une mauvaise chose. Et vous, quel média achèteriez si vous aviez beaucoup trop d’argent pour vous limiter à investir dans des placements raisonnables?

Pour lire une autre chronique de Julien Brault : “Les sites de fausses nouvelles vont triompher”

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