Pourquoi se partir une chaîne de sport électronique à la télé ?

Rencontre avec Nicolas Gicquel, directeur des contenus et programmation de la chaîne ES1.

Je suis fan de jeux vidéo (j’ai écrit souvent sur le sujet sur URBANIA), mais je dois avouer que même pour moi, qui suis presque né avec une manette dans les mains,  l’univers du e-sport est parfois opaque. 

Le sport électronique est en pleine explosion, que c’est la folie du moment… mais je trouve parfois difficile de me retrouver sur Twitch, le nid du e-sport. 

Ce que j’essaie de dire, c’est que je suis vieux. 

J’ai toutefois eu la surprise de voir débarquer sur mon forfait câblé ES1, une toute nouvelle chaîne télé dédiée au sport électronique. 

Mais alors que tout le monde regarde le sport électronique sur Internet, est-ce une bonne idée de commencer à en diffuser à la télé? 

J’en ai discuté avec le directeur des programmes de la chaîne, Nicolas Gicquel, qui était de passage à Montréal. 

Ne surtout pas partir en guerre contre Twitch

Beaucoup de productions tentent de convaincre les jeunes d’écouter la télévision en direct, et c’est une tâche ardue. Les habitudes ont changé, peut-être de façon définitive. 

Qui alors voudrait partir en guerre contre Twitch, un géant qui accumule les millions de visionnements, avec une chaîne télévisée? 

Apparemment, les dirigeants derrière ES1, une chaîne française dédiée au e-sport lancée en 2018, trouvent que c’est une bonne idée. 

Gicquel m’explique qu’en fait, la stratégie n’a jamais été d’affronter Twitch directement: « On s’est jamais dit -et je pense que ça aurait été suicidaire- qu’on allait mettre Twitch à genoux. Il y a Twitch et tant mieux; ça a fait grandir le e-sport, ça a beaucoup aidé ».

«Quand on rentre dans la vie active, qu’on n’a plus le temps de passer des heures et des heures sur Twitch. La télé devient un élément qui permet de toujours avoir de l’e-sport sans passer des heures devant la télé».

L’idée de ES1, c’est de se présenter comme un complément à l’écoute sur Internet, d’une part parce qu’une partie de la population manque de temps pour passer des heures sur Internet: «  Les gens qui sont sur Twitch, c’est une cible restreinte et très définie. Quand on rentre dans la vie active, qu’on n’a plus le temps de passer des heures et des heures sur Twitch. La télé devient un élément qui permet de toujours avoir de l’e-sport sans passer des heures devant la télé ».

On vise aussi les enfants: « Il y a des parents qui n’ont pas envie de laisser leur enfant tout le temps sur Twitch, parce qu’il peut tomber sur un peu n’importe quoi. Le fait que la télé soit la télé, qu’elle soit réglementée, qu’on ne diffuse pas de jeux violents avant 22h, ça rassure les parents ».

La télé, c’est pas le web

Clairement, l’industrie télévisuelle est encore en train de s’ajuster aux changements causés par l’apparition du web. Parfois, on pense à tort qu’il suffit de mettre ce qui fonctionne sur le web à la télé, et l’affaire est bouclée.

Sauf que ceux qui ont déjà écouté Vlog le savent: c’est l’enfer. Les réalités sont différentes.

Et en effet, les attentes des téléspectateurs de e-sport diffèrent de celles des internautes: « Souvent, les jeux qui marchent bien sur la chaîne ne sont pas nécessairement ceux qui marchent bien sur Twitch. Je pense notamment aux jeux de course, qui marchent très bien sur la chaîne, parce que c’est très télégénique, alors que sur les plateformes de vidéo, ce n’est pas ce qui fonctionne le plus » explique Nicolas Gicquel.

Évidemment, une chaîne de sport électronique n’a pas le choix de diffuser des incontournables comme League of Legends ou DOTA 2. Mais si vous êtes complètement étrangers à ces jeux et que vous vous lancez dans l’écoute d’une compétition sans préparation, aussi bien  fermer vos yeux et appuyer fort sur vos paupières pour regarder les couleurs; ça va faire à peu près autant de sens. 

NDLR Faites pas ça, vous allez vous faire mal.

C’est pourquoi la chaîne mise beaucoup sur des e-sports faciles d’approche : les jeux de course et les jeux de sport (FIFA, NBA, éventuellement NHL). 

Du contenu local dans une industrie mondiale

Reste une question : celle du contenu local. 

Sur Internet, on prend pour acquis qu’on va regarder un contenu pensé pour la planète entière. Mais quand on allume la télé, on s’attend à un contenu un peu plus adapté à notre réalité. 

Pour le moment, ES1 est une chaîne française qui diffuse le même contenu dans l’ensemble de la francophonie.

Quand je pose des questions sur l’adaptation du contenu au marché québécois, on me répond davantage en intentions qu’en plans concrets. On me parle de couvrir des compétitions locales et de faire venir des joueurs québécois en France, mais rien de très clair pour le moment. 

La chaîne est encore jeune. Peut-être, dans quelques années, pourrons-nous entendre Pierre Houde commenter des parties de NHL 2024.

La chaîne est encore jeune. Peut-être, dans quelques années, pourrons-nous entendre Pierre Houde commenter des parties de NHL 2024. Mais d’ici là, il faudra se contenter d’animateurs qui disent foot au lieu de soccer (ils ont sûrement raison, d’ailleurs). 

La télé, symbole de succès

Alors, il semble qu’on met le sport électronique à la télé pour rejoindre un public différent, qui n’a pas peut-être pas le temps, les connaissances ou la confiance pour écouter les compétitions sur Internet. 

Mais Nicolas Gicquel laisse également échapper une autre raison de mettre le e-sport à la télé, à mon avis assez significative : le prestige. « La télévision, ça reste un symbole que l’e-sport grandit. Ça reste un peu statutaire, la chaîne de télévision. » En effet, il y a quelques années, l’idée que des compétitions de jeux vidéo puissent être télédiffusées aurait relevé de la folie. Aujourd’hui, elles ont leur propre chaîne. 

La télé est encore un symbole de prestige et de succès. 

D’ailleurs, URBANIA, c’est quand que vous allez me donner ma propre émission télé?

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