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Pourquoi on veut que je travaille gratuitement?

Non, ce n’est pas bon pour ma visibilité.

3 mars 2026
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« Anime le party de bureau! Ça va être assez comique! Tu pourrais faire ton numéro sur le Canadian Tire! »

Je l’avoue, personne ne m’a jamais sollicitée pour un numéro à propos d’une franchise canadienne, mais il y a encore des gens qui se sentent à l’aise de demander à des travailleurs autonomes, très souvent des artistes, de travailler sans rémunération.

D’un point de vue extérieur, c’est vrai qu’un fonctionnaire pourrait penser qu’une artiste visuelle se fait du gros fun, parce que « dessiner, c’est nice ».

Pourtant, c’est pas parce qu’un travail « a l’air le fun » qu’on ne devrait pas payer les gens qui le font. Quand j’ai commencé à être travailleuse autonome dans le milieu des arts, j’ai rapidement découvert tout le travail invisible derrière ce que le public voit : l’admin, les rencontres, la pression de trouver une bonne idée à temps.

Sans patron, il faut se discipliner, et disons que l’organisation n’est pas le talent principal des artistes (qui est surpris).

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Le problème des entreprises lucratives

Quand une entreprise propose une gig à un.e artiste « juste pour la visibilité », c’est pas du troc, c’est de l’exploitation. Sorry, mais vous allez me débloquer un budget pour ça parce que ma psy, elle, n’accepte pas d’être payée en visibilité (elle n’a d’ailleurs pas besoin de plus de patients, elle est brûlée. La preuve : je l’ai aperçue en train de se griller une grosse toppe dans la ruelle derrière le bureau).

D’ailleurs, payer en visibilité devient absurde quand on transpose le concept à d’autres métiers.

Imaginez, moi qui me pointe chez mon comptable en disant : « Fais mes impôts gratuitement, ça va te donner de la visibilité. Je pourrais même faire une story de toi qui pleure en tenant mon sac poubelle rempli de factures non classées, ça va full pogner sur TikTok! »

Les entreprises lucratives sont aussi souvent déconnectées de la réalité des travailleurs autonomes. C’est normal, elles sont dans un moule classique et n’ont malheureusement pas pris de temps de se questionner sur la réalité. Ces entreprises fonctionnent avec une logique salariale : Manon des RH coûte un salaire fixe, avec des charges claires. Dans mon cas, si une banque m’engage pour faire une prestation lors de leur chic parté de noël, on pense me payer seulement pour le temps ou je suis sur scène, mais on ne voit pas les semaines d’écriture qui ont précédé le chic parté, les répétitions, l’admin, le déplacement, l’instabilité des revenus. Dans un budget d’événement, on ne sous-paye pas un traiteur, la location de matériel, alors pourquoi la rémunération de l’artiste est négociable? Selon le Conseil des arts du Canada, malgré un niveau de scolarité plus élevé que la moyenne, le revenu médian d’un.e artiste tourne autour de 24 000 $. Ouille, ça laisse pas grand place à l’achat sporadique d’un casseau de jolies framboises. Peut-être que si les entreprises prenaient conscience de ce chiffre, elles comprendraient que négocier le cachet d’un artiste à la baisse contribue concrètement à une précarité déjà bien documentée.

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« Mais toi, t’aimes ça »

Oui, souvent, les artistes ou travailleurs autonomes aiment leur médium. C’est pour ça qu’ils l’ont choisi. Mais on l’a aussi choisi en sachant que c’est un mode de vie qui vient avec son lot de défis.

Au début, on a l’impression de se lancer dans le vide, trapéziste du Cirque du Soleil style, mais somme toute oui, on aime ça. Cela étant dit, le plombier aime peut-être ça aussi, la plomberie. C’est peut-être sa passion, il tripe tuyaux. Le fait qu’un travail soit agréable ne l’empêche pas d’être un travail. Je me surprends souvent à rêvasser, en mode: pourquoi ma passion c’est pas la médecine, le droit, le génie? Ça serait d’adon que ma passion me mène à l’achat d’un chalet rustique. Je vois mes amies dans ces professions m’annoncer qu’elles se sont acheté un condo, une maison (???) et j’envie cette stabilité. En même temps, ce ne sont pas des métiers que je veux faire. C’est cette phrase qui me confirme que je suis au bon endroit. Je ne souhaite pas être avocate (sauf quand je bois un verre de rouge léger et que j’ouvre 6 tabs de demandes d’admission à l’uni). J’ai très peur de ne pas réussir à vivre de mon art, je gosse tous mes proches avec ça, mais si je continue, c’est parce que pour l’instant, je sens que ça en vaut la peine. Je n’ai pas de famille à nourrir, et je progresse. J’aime avoir un horaire atypique, j’aime créer, j’aime être sur scène.

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C’est vrai qu’en création, la frontière entre passion et profession est floue. Et cette confusion coûte cher aux travailleurs autonomes. Parce que le travail freelance ressemble souvent à celui d’un salarié (livrables, échéanciers, attentes élevées), sans les avantages sociaux qui viennent avec. Pas d’assurances collectives, pas de congés payés, pas de filet. Ajoutons aussi à ça la pression sociale et les attentes implicites quand ton travail est visible et de nature artistique.

Confession

Un soir, au parc Laurier, après avoir pataugé un peu trop dans le rouge léger, j’avoue avoir naïvement demandé à une connaissance de me tricoter un cache-cou. Je suivais cette personne sur les réseaux sociaux et je la trouvais super talentueuse. À ce jour, autre que le vin, je ne sais pas qu’est-ce qui m’a pris de penser que c’était acceptable de lui demander un attirail hivernal, en plus de penser qu’elle le ferait gratuitement.

Voyez-vous, produire des œuvres (du fusain jusqu’au cache-cou), ça nécessite l’achat de matériaux, de la planification, et surtout, beaucoup, beaucoup de temps.

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Le simple fait de penser à créer est dur à quantifier, mais il mérite d’être rémunéré.

La nuance : quand la gratuité est acceptable

Il m’est arrivé de refuser un spectacle non rémunéré pour des étudiants dans un cégep, pas parce que je me considère au dessus de ça, mais parce que si je reçois une offre pour un spectacle payant le même soir, je me sentirais obligée de l’accepter et d’annuler le show au cégep. Mais j’ai pas envie de blesser de jeunes cégépiens qui sont déjà pris pour gérer leur lunch pendant une pause de 7 heures. Je n’ai pas non plus envie de me tailler une réputation d’humoriste qui annule ses shows à la dernière minute.

Cela étant dit, je n’applique pas toujours la règle de « tu me payes pas, je l’fais pas ». Par exemple, j’ai déjà été approchée par des OBNL qui offrent de tout petits cachets pour des spectacles d’humour, et ça m’a fait sincèrement plaisir d’y participer. Pour des causes qui nous touchent personnellement, on peut choisir de leur donner du temps bénévolement, surtout quand il s’agit d’organismes communautaires qui voient leurs budgets écrasés par le gouvernement. Ainsi, si un organisme LGBTQ+ m’approche, comme c’est une communauté à laquelle j’appartiens, j’aurai tendance à accepter leur offre avec joie.

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La situation financière d’un artiste ou d’un travailleur autonome peut aussi influencer sa capacité à accepter une gig qui n’est pas ou très peu rémunérée. Surprise : nos revenus ne sont pas toujours stables ; s’il y a un mois où je fais 50 000 $ (lol, ça m’arrive jamais), je risque d’être plus encline à accepter une job qui ne paie pas ou peu, mais pour une cause qui me touche.

Oui au troc

Je souhaite au passage parler d’une initiative entre artistes dont je suis très fan : le troc.

Bring back le troc!

Dans les cercles d’artistes autour de moi, on peut s’offrir des photos de casting contre le design d’un logo, l’édition d’un manuscrit contre un vase en céramique. Je ne considère pas ça du travail gratuit, mais comme une modalité d’entraide et de solidarité entre travailleurs autonomes.

Est-ce qu’un artiste/travailleur autonome peut accepter une gig à 0 $ en 2026?

Oui, on peut accepter une gig à 0 $, si c’est un choix, et non une attente sociale ou une stratégie d’entreprise. Règle générale : on paie en argent, pas en visibilité.

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Parce que derrière chaque métier « super nice », il y a un loyer à payer.

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