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Pourquoi on habille nos enfants comme de petits adultes ?

Pourquoi on habille nos enfants comme de petits adultes ?

Pour le retour du linge laid chez les enfants 

24 février 2026
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Le mois dernier, j’ai vu un enfant d’à peu près quatre ans vêtu du manteau Carhartt de mes rêves. Ça fait longtemps que je veux m’en acheter un, mais je finis toujours par me dire que c’est trop hip pour moi. Je me demandais donc, est-ce que ce petit garçon aime vraiment son look de col bleu qui n’a jamais touché à un marteau de sa vie?

Qu’il s’agisse d’un manteau Carhartt, des p’tites tuques qui touchent à peine aux oreilles ou des pantalons Dickies bien baggy, je vois de plus en plus d’enfants habillés comme leurs parents, sur les réseaux sociaux et dans les rues.

Je me suis donc posé la question : pourquoi certains parents habillent-ils leurs enfants comme de mini-adultes? Et comment les enfants se sentent-ils par rapport à ça?

L’enfant comme accessoire de distinction sociale

Selon la sociologue française Martine Court, « le vêtement est un instrument privilégié de distinction sociale ». Quand les parents habillent leurs enfants, ils ne se contentent pas de les couvrir ; ils travaillent, inconsciemment ou non, à se distinguer des autres. L’enfant participe alors à la construction des hiérarchies sociales.

Ainsi, les vêtements des enfants diffèrent selon la classe économique à laquelle ils appartiennent.

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Pour mieux comprendre, j’ai abordé le sujet avec le chercheur Kevin Diter de l’Université de Lille, qui a étudié la socialisation des enfants en France. Celui-ci m’a expliqué qu’il y a en effet une distinction claire qui s’opère par les parents selon les milieux socio-économiques.

Dans les classes populaires, le rapport au vêtement est souvent fonctionnel : « Il faut qu’il soit utile, il faut que les enfants puissent courir avec ». On y privilégie donc des morceaux moins coûteux et plus pratiques, puisque les enfants jouent et finissent inévitablement par les salir, les déchirer et les abîmer. À l’inverse, dans les milieux plus aisés, on apprend aux enfants que « l’esthétique est importante », précise Diter.

Qu’en pensent les enfants?

Le plus fascinant (ou inquiétant?), c’est que cette logique déteint sur les enfants eux-mêmes, et ce, plus tôt qu’on ne le pense.

Kevin Diter observe un phénomène assez intéressant : l’homogamie chez les enfants, un concept voulant que plus une personne nous ressemble, plus on voudra s’associer avec elle. Selon cette logique, avoir les mêmes chaussures ou le même t-shirt renforcerait les amitiés, au point où, dans certains milieux favorisés, le sociologue a observé que dès un très jeune âge, le fait d’être bien habillé pouvait être un « important critère de sélection des amis ».

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Ainsi, les enfants seraient moins portés à aller vers ceux qui sont trop différents d’eux, ou, comme le mentionne Diter, ceux qu’ils considèrent moins beaux. Le sociologue note également que les enfants savent reconnaître les marques de vêtements. Et, comme ce fut mon cas avec le manteau Carhartt, ils repèrent vite leurs préférés.

Donc, non seulement les parents projettent leur désir de statut social sur leurs enfants, ceux-ci en viennent à les répliquer.

Retour vers le passé

En abordant le sujet avec André Turmel, professeur associé retraité au Département de sociologie de l’Université Laval, celui-ci me mentionne qu’au Québec, pendant très longtemps, les enfants ne portaient pas des vêtements qui leur étaient spécifiques. Jusqu’au début du 20e siècle, on les habillait « comme des adultes en miniature », mais pas comme on le fait aujourd’hui! À la place, les adultes découpaient leurs propres vêtements pour en faire de nouveaux morceaux servant à habiller leurs enfants.

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On comprend que les raisons étaient avant tout économiques et pratiques, les enfants ayant besoin de vêtements confortables pour, notamment, travailler. Selon le sociologue, ce n’est qu’avec la venue de la scolarisation massive qu’on a commencé à créer une mode enfantine distincte.

Ainsi, ce qui était auparavant une pratique chez les classes populaires l’est désormais chez les plus aisées. De nos jours, les parents habillent encore leurs enfants en fonction de leur statut social, mais ce, avec des objectifs différents.

La résistance s’habille en Disney

Malgré la pression sociale, des îlots de résistance persistent. En discutant de cet article avec Gabrielle, la cheffe édito de Mollo, elle m’a dit qu’à un moment, sa fille refusait systématiquement d’enfiler autre chose que sa robe de La reine des neiges. Personnellement, je trouve ça bien.

Quand j’étais moi-même enfant, j’ai porté mon pyjama Hello Kitty chaque jour pour aller à l’école pendant près d’un an. Je ne peux pas dire avec certitude que c’est ce qui m’a permis de développer ma propre identité, mais j’ai tendance à croire que ça ne m’a sûrement pas nui (quoique je n’ai pas reporté de vêtements Hello Kitty depuis).

Finalement, que votre enfant porte du Carhartt de la tête aux pieds ou qu’il soit déguisé en licorne, l’important est peut-être juste de se rappeler que les choix des parents en disent souvent plus sur eux que sur les besoins réels des enfants.

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Comme le dit André Turmel : on ne valorise pas toujours l’enfance de la même façon, dépendamment des milieux. Mais dans ce contexte-ci, la meilleure manière à faire serait de simplement laisser les enfants choisir leurs habits, une fois de temps en temps.

Et si vous voulez vous faire plaisir avec le petit kit parfait pour le brunch chez mamie, allez-y. Mais lâchez prise le lendemain et laissez-le partir à la garderie avec son chandail de licorne. Tout est dans l’équilibre!

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