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« Pas trop déçus? »
C’est ce qu’Antoine et sa conjointe se sont fait demander quand ils ont annoncé à leur entourage qu’ils attendaient un deuxième garçon. « Une collègue m’a même demandé si on allait se réessayer pour une fille », se rappelle le jeune père. Des réflexions qui sous-tendent implicitement que, quitte à être parent, tout le monde préfère avoir une fille.
Une préférence surtout observée dans les pays riches. Au Japon, par exemple, les couples qui ne souhaitent avoir qu’un seul enfant espèrent que ce soit une fille, rapporte The Economist. Les Américains plus enclins à avoir davantage d’enfants ont en général des aînés de sexe féminin ; ils continueraient donc d’essayer d’avoir un garçon. Quant aux couples adoptants, ils ont tendance à payer davantage pour une fille.
Dans le cas de recours à la fécondation in vitro et de sélection du sexe de l’embryon, quand c’est légal de le faire, les couples optent de plus en plus pour des filles. Résultat : on comptait 1,6 million naissances de filles de moins par rapport au ratio naturel (100 filles pour 105 garçons) dans le monde en 2000, mais plus que 200 000 en 2025.
Si on hésite encore à parler de préférence pour les filles, on parler d’un déclin de la préférence pour les garçons. Cela est notamment dû à l’affaiblissement des préjugés associés au « sexe fort » (un homme compte plus qu’une femme, il poursuit la lignée familiale, etc.), mais aussi à certaines associations, notamment avec la violence, comme l’affirme le New York Times.
Ainsi, les garçons sont plus susceptibles que les filles d’avoir des ennuis. Par exemple, à l’échelle mondiale, 93 % des détenus sont des hommes.
Des statistiques qui résonnent fort, surtout à l’ère du mouvement #MeToo et du procès Pélicot. Marie-Christine Brault, professeure au département de sociologie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche Antoine-Turmel sur la sociologie historique de l’enfance et de la famille explique : « Alors qu’on sort d’une période de discussion très intense sur les violences à caractère sexuel, est-ce qu’on ne devrait pas être encore plus inquiets d’être parents de fille? »
Si certains pouvaient autrefois préférer avoir un garçon en projetant qu’il réussirait mieux socialement et gagnerait un meilleur salaire, augmentant ainsi ses chances d’entretenir ses parents vieillissants, aujourd’hui, les filles réussissent tout autant, voire mieux, et accèdent à de meilleurs métiers que leurs aïeules.
La préférence pour une fille vient aussi souvent de constructions sociales. Par exemple, on associe les femmes au fait de prendre soin, notamment, de parents âgés. On peut noter ici qu’entre le garçon d’autrefois qui entretient financièrement ses parents et la fille d’aujourd’hui qui s’occupe d’eux physiquement, l’idée de faire des enfants en pensant assurer ses vieux jours reste toujours présente…
Est-ce qu’on a l’air d’être un meilleur parent quand on a une fille?
« C’est pas parce qu’on a une fille qu’elle sera automatiquement plus calme, et inversement pour un garçon. On a trop tendance à biologiser des différences qui sont sociales. Il faut que les parents comprennent que c’est la manière dont ils élèvent leurs enfants qui produit un certain type de personne, et non leur sexe », tranche la sociologue.
Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il est possible d’élever un petit garçon sans masculinité toxique.
On entend aussi de plus en plus parler du deuil du genre, lorsqu’un ou les deux parents démontrent une déception en apprenant le sexe de leur futur bébé. Cela arrive dans un contexte où la parole autour de la parentalité se libère, par exemple sur le fait d’avoir même eu des enfants.
La tendance à préférer les filles qu’on observe dans les pays riches souligne en outre un comportement de consommateur dans la parentalité. On a aujourd’hui le luxe de pouvoir contrôler tellement de choses, ou presque : si on veut un bébé, quand on le veut, etc. Maintenant on ne veut plus juste un enfant, on veut un enfant qui soit une fille.
Que les préjugés envers les filles disparaissent est une bonne nouvelle, mais il est dommage qu’ils soient remplacés par d’autres envers les garçons. Et si on n’est pas prêt à élever l’un ou l’autre, peut-être vaudrait-il mieux ne pas avoir d’enfants du tout?
Selon elle, ces arguments autour de la violence associée aux garçons restent dans une lecture genrée des enfants. « On pense que genre et sexe sont liés, et on oublie l’aspect socialisation, qui est déterminant dans la création d’un genre, insiste la professeure. La norme sociale est encore très ancrée, alors que ce qu’on associe au genre maculin ou féminin est issu d’une construction. On a en effet tendance à socialiser un individu de sexe masculin à être un garçon avec certaines caracteristiques. Moi, j’ai deux garçons très gentils et relax, et on me dit souvent : “Tes fils ne sont pas comme des garçons typiques, agressifs et hyperactifs”. Ça me décourage. »
À l’argument de la violence s’ajoute celui du retard scolaire, alors que dans les pays riches, 54 % des jeunes femmes ont un diplôme d’études supérieures, contre 41 % des jeunes hommes, selon le rapport Education at a Glance 2024 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). On peut également mettre cette statistique en parallèle avec le livre blanc publié par le député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois, Ceux qu’on échappe, qui explique que le système scolaire québécois à trois vitesses accentue les écarts de réussite entre les filles et les garçons, au détriment de ces derniers.
D’aucuns croient aussi qu’une fille est plus facile à élever qu’un garçon. « Comme on socialise une fille à être plus calme, plus attentionnée, à être une figure de soin, etc., on pense que le fait d’avoir une fille pourrait faciliter notre parentalité, analyse Marie-Christine Brault. On dit de plus en plus qu’être parent est un métier difficile et on promeut beaucoup les normes d’une “bonne parentalité”. Le parent est alors crédité pour tout ce qui va bien chez son enfant, ce qui nous amène à vouloir performer notre parentalité. »
Marie-Christine Brault exprime une crainte, alors que la technologie autour de la procréation est de plus en plus sophistiquée et accessible : si le genre est si important pour les parents, le développement du marché de sélection d’embryons risque de s’accélérer, comme c’est déjà le cas aux États-Unis. En effet, un déséquilibre dans le ratio des sexes, peu importe dans quel sens, a des conséquences. Des études ont par exemple établi un lien entre la grande proportion d’hommes et l’augmentation de la criminalité violente en Chine.