Pourquoi la faillite de Gibson m’attriste et ne m’attriste pas en même temps

L'Appendice (et geek de guitares) Julien Corriveau nous parle de son amour pour le légendaire fabricant.

On savait que les ventes de guitares électriques avaient radicalement baissé depuis quelques années, mais on a quand même eu un pincement au cœur quand on a appris que le fabricant Gibson se trouvait au bord de la faillite. Est-ce là l’annonce de la véritable mort du rock n’roll? On a demandé à Julien Corriveau, humoriste, musicien et grandissime geek de guitares, de partager avec nous ses impressions sur cette nouvelle inquiétante.

Dans la grande famille des guitares électriques, Gibson et Fender font office de père et de mère. Bien sûr, il y a Gretsch, la matante avec les cheveux orange qui trippe sur le country; Jackson, le neveu métalleux qu’on niaise à Noël; et bien d’autres, mais Gibson et Fender sont les parents qui ont engendré tout le reste. Fender, la maman à la voix claire qui répond du tac au tac; et Gibson, le père à la voix suave et au gros manche (OK, je pense que c’est le temps d’arrêter la comparaison guitare/parent).

J’ai commencé à jouer de la guitare électrique sur une Fender stratocaster : c’était la guitare de mon idole, Jimi Hendrix; c’était beau, c’était versatile, ça « perçait dans le mix » comme on dit pour justifier qu’on joue plus fort que le reste du band, bref c’était une excellente guitare qui avait surtout l’avantage d’être achetable pour un employé du Zellers.

Mais les guitares Gibson me fascinaient tout autant : la forme parfaite de la Les Paul, le son déchaîné de la ES-335 d’Alvin Lee, l’allure Halloween de la SG de Tommy Iommi… Après tout, la Gibson est à l’histoire du rock ce que l’ordinateur est à l’histoire de la porno : un vrai game changer.

Y’a du monde qui ont une épaule plus basse que l’autre à force de jouer avec une Les Paul, sans joke.

C’est pourquoi, quand je suis devenu RICHISSIME grâce à mon émission à TÉLÉ-QUÉBEC, j’ai décidé de mettre la main sur une couple de guitares Gibson… Ok, cinq, mais c’est réparti sur plusieurs années… Et je réutilise mes vieux bas pour faire des guénilles faque j’ai le droit de dépenser des fois. En tout cas, en ayant la chance de posséder quelques-uns de ces instruments légendaires, j’ai compris qu’ils étaient particuliers.

Il y a quelque chose dans le confort du manche, le poids de la guitare (y’a du monde qui ont une épaule plus basse que l’autre à force de jouer avec une Les Paul, sans joke), le corps en acajou, le fait que les notes résonnent pendant genre 3 ans, qui rend ces guitares exceptionnelles. Le même genre d’impression qu’on doit avoir quand on est un amateur de voiture et qu’on conduit une Porsche, ou qu’on est un chef cuisinier et qu’on utilise une super bonne louche.

C’est assez épeurant d’envisager la faillite de Gibson. Parce qu’il n’y a pas beaucoup de domaines où on peut utiliser les mêmes instruments que nos idoles. Je ne peux pas utiliser le même avion que Saint-Exupéry a utilisé pour rencontrer le Petit Prince (c’est arrivé pour vrai, right?), mais je peux utiliser la même guitare (à quelques détails près) que Pete Townshend avait à Woodstock avant de la déconcrisser en plein de morceaux.

C’est assez épeurant d’envisager la faillite de Gibson. Parce qu’il n’y a pas beaucoup de domaines où on peut utiliser les mêmes instruments que nos idoles.

À une époque où les technologies évoluent tellement vite (amis trentenaires, quand vous étiez jeunes, pensiez-vous un jour posséder un ordinateur de poche vous permettant de partager à toute la planète en direct des vidéos de singes qui frappent des drones?), il y a quelque chose de rassurant dans la tradition. Et Gibson respecte la tradition (si on oublie les guitares robot qui s’accordaient toutes seules). Je peux brancher une guitare électrique pareille comme celles fabriquées en 1952 dans un amplificateur à lampes (une technologie désuète que juste les musiciens et les Pierrafeux utilisent) et chercher des riffs comme tous les guitaristes l’ont fait avant moi depuis plus de 60 ans. Il y a quelque chose de réconfortant là-dedans.

Mais je ne fais pas mon deuil tout de suite, car même si Gibson fait faillite, ses instruments vont rester. Ma ES-335 ne va pas ralentir à cause de sa mise à jour, ni briser après 2 ans pour me forcer à en acheter une autre; c’est juste un bout de bois et de métal qui n’est pas construit pour s’autodétruire, mais pour s’améliorer avec le temps, et la seule chose que je peux faire, c’est pratiquer mes gammes et composer de bonnes chansons pour ne pas lui faire trop honte.

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