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« Ton arrière-arrière-grand père a connu la grosse misère
Ton arrière-grand-père, y ramassait les cennes noires
Et pis ton grand-père, miracle!, est devenu millionnaire
Ton père en a hérité, y l’a tout mis dans ses REER. »
Avouons-le, même si cette chanson a plus de 20 ans et que Stéphane Archambault refuse de la chanter dans sa tournée solo, la chanson Dégénérations semble toujours d’actualité.
Ce passage de la toune résume un malaise bien présent dans notre société, à savoir que la richesse, voire la sécurité financière, serait avant tout une affaire de génération.
En effet, les trajectoires économiques se dessinent souvent par tranche démographique selon la variation du prix des maisons, des taux d’intérêts et de chômage et des politiques publiques. Mais, au sein d’une même génération, il y a parfois d’importants écarts, c’est-à-dire entre ceux qui s’en tirent pas mal du tout et ceux qui tirent le diable par la queue.
Si, historiquement, la nouvelle génération s’est toujours enrichie par rapport à la précédente, on n’est pas certains que ce sera encore le cas.
Dans les pays riches, la croissance économique et le développement ont fait en sorte qu’on a pris pour acquis qu’en faisant « ce qu’il faut », c’est-à-dire aller à l’école, travailler fort et épargner, on devrait devenir plus riches que nos parents.
Les statisticiens appellent ça la mobilité intergénérationnelle absolue, soit la proportion d’adultes dans la population qui gagne un meilleur revenu que leurs parents, au même âge.
Au Canada, pendant des décennies, les générations ont gagné davantage que la précédente. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elles se sont davantage enrichies.
La richesse, ce n’est pas qu’une question de revenu. C’est aussi le patrimoine, qui se traduit de nos jours par un seul mot : logement.
Selon Statistique Canada, l’immobilier représente environ 55 % du patrimoine global des ménages, et les prêts hypothécaires représentent environ les trois quarts de toutes les dettes. On a observé que les familles dont le principal pourvoyeur a 35 ans et moins se détournent de la propriété en raison du fardeau fiscal que représente une hypothèque.
Bref : les jeunes adultes n’ont pas les moyens de s’enrichir assez pour s’acheter une maison, qui leur permettrait d’augmenter la valeur de leur patrimoine à long terme.
La seule option pour s’extirper de ce cercle vicieux qui n’implique pas de vivre comme un moine ou de gagner le gros lot pour accéder à la propriété et financer sa retraite? Hériter… quand c’est possible.
Quand on a du mal à joindre les deux bouts, rien n’est pire que de se faire dire : « T’as juste à travailler plus / à changer de job / à te trouver une deuxième job ».
La vérité, c’est qu’au Canada, le revenu disponible des 25-34 a considérablement diminué en 25 ans. « Le revenu disponible équivalent des jeunes en âge de travailler (âgés de 25 à 34 ans) est passé de 0,65 % supérieur à celui des travailleurs âgés (55 à 64 ans) en 1995, à inférieur de 3,6 % en 2019 », rapporte l’OCDE.
Quand on considère la valeur médiane du patrimoine par tranche d’âge, on observe que :
Gardons cependant en tête que, même s’ils sont plus riches, nos aînés aussi sont durement touchés par l’inflation. Ainsi, s’ils doivent dépenser plus d’argent pour répondre à leurs besoins, il en restera nécessairement moins pour les autres.
Comme quoi, parce que certains sont nés plus tard, ils partent avec une prise au magnifique jeu de la vie.
Quand j’ai eu ma permanence à un ancien emploi, on m’a inscrite à un régime de retraite à cotisations déterminées. Je savais combien mon employeur et moi, on investissait dans le pot, mais on laissait aux fluctuations du marché le soin de déterminer la valeur de ce que je toucherais à ma retraite.
Ça faisait deux ans que ce régime de retraite avait été mis en place pour permettre à l’entreprise d’épargner. Les plus anciens bénéficiaient d’un régime de retraite à prestations déterminées, c’est-à-dire que le montant de leur rente demeurerait le même, no matter what.
Le fonctionnement de ce fonds de pension était simple : les cotisations des travailleurs actifs servaient à garantir les rentes des retraités. Le problème, c’est qu’en changeant de régime de pension, on a fermé le robinet des nouveaux cotisants : à un certain point, il n’y aurait plus personne pour financer les retraites promises.
Ça m’a toujours fait penser à une pyramide de Ponzi, un stratagème frauduleux où on promet des taux d’intérêt mirobolants à des investisseurs, qu’on payait avec les investissements des prochains… jusqu’à ce qu’on n’arrive plus à trouver de poisson pour mordre à l’hameçon, ce qui fait s’effondrer la structure.
J’ai l’impression que c’est aussi ça qui arrive à notre filet social et à la « société des loisirs » qu’on s’était promis. Liberté 55? Mon cul.
La génération des baby boomers a mis en place des avancées révolutionnaires qui ont grandement amélioré notre qualité de vie. Le problème, et ce n’est pas un reproche à leur égard, c’est qu’ils ont aussi fait beaucoup moins de bébés, et donc, ont entraîné un renversement de la pyramide démographique. Conséquemment, les générations futures sont moins populeuses, mais elles portent le fardeau financier et fiscal de tenir ces mesures.
Alors oui, il y a beaucoup plus de richesse qu’auparavant ; elle est juste moins bien distribuée.
Relativisons. Ce n’est pas la faute aux boomers si on en est là. C’est un mélange de plusieurs facteurs beaucoup plus complexes : la répartition de plus en plus inégale de la richesse, les salaires qui n’ont pas cru au même rythme que le coût de la vie et la capacité différente d’une famille à l’autre de servir de rampe de lancement, malgré toute la bonne volonté du monde.
Le pire piège, ça serait de transformer tout ça en chicane de famille.
J’en reviens à Dégénérations. On connaît tous la toune par cœur. On ne changera pas ce qui est passé. Mais on pourrait s’arranger pour ne pas avoir à en écrire un nouveau couplet.
En 2023, il a été établi que les adultes de 22 à 31 ans ont deux fois plus de chances de devenir propriétaires si leurs parents le sont aussi. Ça signifie que l’apport financier ou la caution des parents facilite grandement l’accès à la propriété à notre époque où le ratio du prix d’une maison en comparaison à nos salaires est à des années-lumière de ce qu’il était, il y a quelques décennies.
C’est une question de société : est-ce qu’on accepte que la sécurité financière devienne un héritage ou souhaite-t-on assurer la prospérité des prochaines générations? Si on répond par la seconde affirmative, c’est qu’il faudra des politiques publiques pour redonner de l’oxygène aux jeunes, des initiatives pour contrer l’inflation et pour limiter les abus. Il nous faudra des choix sociaux pour réduire la dépendance au patrimoine immobilier comme voie d’accès à la stabilité financière.