Pourquoi c’est tabou de ne pas vouloir un autre enfant?

Même si ma fille est le centre de ma vie, je ne me vois pas revivre la paternité et je suis en paix avec ça

Il y a plus d’un an, ici même, je vous parlais des impairs de la garde partagée, du petit deuil qu’on doit faire quand le couple éclate et que les besoins d’un enfant restent en héritage d’un amour qui n’est plus le même.

Ce n’est pas facile pour personne, j’en suis persuadé. Avec le recul j’ai l’impression que ça a brisé des choses en moi, même si, au quotidien, ma fille s’est établie comme ma raison d’être.

Si bien que plus elle grandit, plus une certitude s’installe en moi: je ne me vois pas avoir un autre enfant.

Et, semble-t-il, ce n’est pas une position populaire au début de la trentaine quand ma fille, la chair de ma chair, est aussi importante pour moi.

Je suis en paix avec ma décision et je n’ai plus l’impression d’être un mauvais père ou une mauvaise personne.

Ça provoque des frictions dans mes relations, potentielles ou passées, des distances, des froids et beaucoup de regards perplexes doublés de commentaires comme:

«Oui, mais, c’est parce que tu n’as pas rencontré la bonne.»

«Tu vas voir, en vieillissant tu vas t’ennuyer d’avoir un bébé dans la maison.»

«Ben voyons, tu es super beau à voir avec ta fille, comment ça tu ne veux pas le revivre.»

J’angoissais à l’idée d’exposer ma position, ma certitude, parce que le jugement des autres a cet effet sur moi – ça me fait sentir anormal, dans le tort, et j’angoisse encore plus.

Un cercle vicieux.

Mais depuis quelques mois, je suis en paix avec ma décision et je n’ai plus l’impression d’être un mauvais père ou une mauvaise personne parce que je n’ai pas envie de revivre ce qui, encore aujourd’hui, me donne envie de me lever tous les matins. Je n’ai plus envie de vivre ces années où un enfant, en couche et en pleurs, se rapproche plus d’un boulet que d’un complément dans un quotidien.

L’amour d’un père grandit au fil du temps.

Ce n’est plus un paradoxe dans ma tête, au contraire.

J’ai une grande petite fille à la maison, une petite personne qui accompagne mes journées et qui m’en apprend autant que moi je peux lui en apprendre. Mes interactions présentes avec elle me rappellent à quel point je n’étais pas aussi à l’aise quand elle était plus jeune, la connexion était moins concrète, peut-être même moins forte.

Ce n’est pas noble à dire, mais l’amour d’un père grandit au fil du temps. Nos enfants s’imposent comme des essentiels à nos vies jusqu’à devenir le centre de tout, mais ça prend un certain temps.

Il n’y a pas de moment précis ou de déclic. Même si j’avais les yeux dans l’eau quand on a déposé ma fille pour la première fois dans mes bras à l’hôpital, ce n’était pas un lien aussi fort que celui que j’ai avec elle en ce moment ou celui que j’aurais avec elle la semaine prochaine, par exemple.

Ce n’est jamais une discussion facile à avoir, surtout quand on sait que l’autre pourrait le vivre comme une forme de rejet.

C’est quelque chose que l’on vit tous à sa façon et, pour ma part, j’ai peur de le revivre et que ça chamboule tout le reste.

J’ai peur de le revivre et de m’ouvrir la porte à un autre deuil d’un couple qui n’a comme héritage que la présence d’un enfant. Peur de le revivre et faire une croix, pour la deuxième fois, sur mon rêve d’avoir une maison pleine d’amour en tout temps. Peur, parce que je ne me sens pas assez fort pour plus.

Ce n’est rien contre ma fille ou les femmes qui croisent ma vie. C’est mon parcours, mon expérience, mes angoisses et ma certitude qu’un autre enfant n’est pas ce que je souhaite pour m’épanouir.

Vous vous doutez qu’en étant célibataire dans la trentaine, avec un enfant, cette position me ferme des portes. Après tout, avoir des enfants est une convention sociale très forte, un projet commun conventionnel, une aspiration que partagent la très grande majorité des gens, particulièrement les femmes de mon âge.

S’éloigner de la formule «couple+condo+bébé» pour se rapprocher de l’authenticité.

Je vous confirme aussi que ce n’est jamais une discussion facile à avoir, surtout quand on sait que l’autre pourrait le vivre comme une forme de rejet, un désaveu camouflé. Mais je vous rassure, ne pas vouloir d’enfant n’est pas une façon détournée de dire à une femme qu’elle n’est pas «la bonne», au contraire. C’est une façon de s’ouvrir, d’être honnête, d’aspirer à vivre une relation qui repose sur des fondations solides et non sur l’espoir distraitement entretenu d’un hypothétique enfant.

J’ai envie de penser à moi un peu.

S’éloigner de la formule «couple+condo+bébé» pour se rapprocher de l’authenticité. Je suis peut-être naïf, mais je le perçois comme une belle chose.

J’adore ma fille, un jour j’aurais un couple en santé, du moins j’espère, et non, je ne crois pas que je vais répéter la paternité. Je vis bien avec ça et je peux quand même surveiller vos enfants, je ne suis pas un ogre qui va les dévorer quand vous aurez le dos tourné.

J’ai juste choisi d’autres aspirations qui ne sont pas encore tout à fait déterminées et j’ai envie de penser à moi un peu, même si ma fille aura toujours la priorité dans mes prises de décisions.

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: «Espérer une alternative au bonheur».

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