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Pourquoi certains livres pour enfants sont-ils encore aussi genrés?
Une collection de livres stéréotypés destinée aux tout-petits est encore en vente au Québec.
Mon garçon joue aux autos. Ma fille, de deux ans sa cadette, joue à la poupée. Sa poupée, c’est le bébé qu’on avait offert à son grand frère pour l’habituer à l’idée d’un nouveau-né dans la famille. Maintenant, c’est Flavie qui s’en occupe. Elle a aussi ses propres petites voitures, mais elle préfère jouer à la poupée.
Ces préférences sont-elles associées à jamais au genre de nos petits, ou s’agit-il plutôt d’une forme de conditionnement social?
« L’intérêt d’un enfant pour des jouets associés à son genre n’est pas inné, mais se développe dès la petite enfance. Des études ont en effet montré qu’il n’y a pas de différence dans le cerveau des nouveau-nés les prédisposant à préférer des jouets qui correspondent à leur genre », explique Naître et grandir.
Alors, tout est de ma faute.
Ce serait facile de me taper sur la tête. J’ai raté ma job de parent en prédisposant mes tout-petits à être un garçon et une fille plutôt que simplement… des enfants. L’affaire, c’est que les jouets destinés aux tout-petits sont souvent genrés, et plusieurs livres populaires aussi.
Les p’tits garçons sont des héros
Mon fils a reçu une pile de livres de la collection française P’tit garçon de Fleurus lorsqu’il avait un an. On a lu et relu les aventures d’Axel et de sa tractopelle, de Robin et de son sous-marin, de Léon et de son camion. Vous voyez l’idée : ces livres cartonnés destinés aux tout-petits présentent un métier à travers un véhicule et le sympathique bonhomme qui le conduit.
Le problème, c’est que dans bon nombre de ces livres, le p’tit garçon en question vient à la rescousse d’une p’tite fille souvent « paniquée ». C’est comme ça qu’on décrit Esther, sauvée par Walter au volant de son scooter, alors qu’elle est en retard pour attraper un train.
Léon le pompier sauve quant à lui Julie, prisonnière des flammes. Le p’tit garçon, c’est un héros, et la p’tite fille, une demoiselle en détresse.
La collection propose aussi un ouvrage du type « cherche et trouve » où se trouve une page entièrement consacrée aux motos… particulièrement stéréotypée. Toutes les filles représentées sont installées à califourchon derrière un garçon, un casque rose vissé sur la tête. Aucune ne conduit sa propre moto. Aucune ne figure dans les pages consacrées aux véhicules de construction.
Les filles, ce sont des passantes, des passagères, ou au mieux, des hôtesses de l’air. On s’y attendait, au fond, avec un nom de collection comme P’tit garçon.
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Les p’tites filles font le ménage
J’ai cherché le pendant féminin de P’tit garçon et je l’ai aussitôt regretté. La P’tite fille ne pratique pas de métier. Elle joue. Mila joue à la fée. Lisa joue à la maîtresse. Jade joue à la coiffeuse. Lilou joue à la poupée. Ninon joue à la secrétaire. Clara joue à la danseuse. Chloé joue à faire le ménage.
CHLOÉ JOUE À FAIRE LE MÉNAGE. Ce dernier chef-d’œuvre des stéréotypes de genre, paru en 2009, est encore en vente chez Renaud-Bray (qui n’a d’ailleurs pas répondu à ma demande d’entrevue).
« C‘est encore distribué, alors c’est probablement encore aimé et lu », souligne Martine Latendresse Charron, responsable des communications chez Communication-Jeunesse, un organisme voué à la promotion de la lecture chez les jeunes. « Si les livres n’étaient pas vendus, l’éditeur ne les rééditerait pas, année après année, surtout dans le cas de la collection [P’tite fille] : ça date! »
La spécialiste de la littérature jeunesse ajoute que des gens achètent encore ces livres « un peu plus genrés » à leurs enfants. Sans vouloir mal faire, ils n’ont peut-être pas conscience de l’importance d’offrir une pluralité de modèles.
Ces modèles, ce sont « autant des familles différentes que des personnages qui ont toute la panoplie d’émotions que les enfants vivent », explique Mme Latendresse Charron. De telles lectures aident les tout-petits, filles ou garçons, « à se découvrir autant comme petit humain que comme personne qui vit des émotions ».
Les conséquences des stéréotypes sur le développement
Les livres et jouets qui font la promotion des stéréotypes associés au genre ont des conséquences tangibles sur le développement de l’enfant, notamment sur la réussite scolaire, le choix de métier ou de profession, l’attitude face au partage des responsabilités familiales, la vie affective et amoureuse, l’image corporelle et l’expression de l’identité (rien de moins).
« Dans les livres genrés pour les petites filles, on va vraiment avec le care. Son rôle, c’est de prendre soin des autres. Ça ne va pas permettre à l’enfant de s’épanouir tant que ça », estime Martine Latendresse Charron.
Et ce n’est pas tout. Les stéréotypes génèrent des inégalités en imposant « des responsabilités et des rôles différents selon le genre ». Au Québec, à travail égal, les femmes demeurent moins bien rémunérées. Elles représentent également la grande majorité des victimes de violence conjugale, occupent moins souvent des postes de pouvoir en politique et sur le marché du travail, et sont encore confinées dans un éventail restreint de métiers et de professions. Elles subissent aussi davantage de pression quant à leur apparence physique et consacrent, en moyenne, plus de temps aux responsabilités familiales.
On ne peut pas mettre tout ça sur le compte des livres pour enfants. Mais le renforcement des stéréotypes associés au genre, ça commence dès la petite enfance.
Comment bien choisir un livre pour un enfant?
J’ai posé la question à Martine Latendresse Charron, qui est aussi la rédactrice en chef du magazine CJ, qu’est-ce qu’on lit ? de Communication-Jeunesse. Voici quelques éléments à surveiller, selon elle :
- les jeunes peuvent s’y reconnaître ;
- les personnages, autant les garçons que les filles, sont drôles, sensibles, intelligents, curieux, etc. ;
- le livre demeure ludique et favoriser l’éveil à la lecture plutôt que l’apprentissage à tout prix avec une petite morale à la fin.
« On évite aussi de séparer les univers filles et garçons », ajoute Mme Latendresse Charron.
« Tu sais, un livre pour les filles ou pour les garçons, ça n’existe pas. On ne devrait pas parler comme ça. Ce sont juste des livres avec des personnages. »
Au moins, le Québec n’a pas à rougir de sa production de livres destinés aux enfants. On en lit pas mal, du Élise Gravel, par chez-nous.
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Un peu de progrès
Parlons en conclusion de la maison d’édition française Fleurus, qui est derrière la collection P’tite fille. Très catholique à l’origine, Fleurus est tristement célèbre pour son dégueulasse Dico des filles, qui a fait parler de lui en 2014 grâce à des passages charmants tels que :
« On attribue aux filles une intelligence concrète, aux garçons une plus grande capacité à l’abstraction. On parle d’intuition et de finesse pour les filles, de clarté et de concision pour les
Mais tout le monde évolue, semble-t-il! La collection P’tit garçon s’appelle maintenant P’tit véhicule, et depuis un peu plus de deux semaines, c’est Adèle qui conduit la tractopelle. La collection P’tite fille a quant à elle été renommée Petite licorne, il y a cinq ans. Petite licorne a un petit frère. Petite licorne va se coucher. Petite licorne va sur le pot.
C’est… moins pire.
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