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Quand on pense aux ménages qui n’ont qu’un seul revenu, on imagine plus souvent qu’autrement un homme qui travaille et une femme qui reste à la maison. Or, ce n’est plus le cas partout, mais ça ne passe pas toujours comme une lettre à la poste.
En 2023, dans un ménage hétérosexuel canadien sur trois, c’est désormais la femme qui gagne le plus gros pain dans son ménage. En 1976, à peine 11 % des femmes gagnaient plus que leur mari, une proportion qui avait grimpé à 25 % au tournant du millénaire.
Hélène, Annabel et Nancy font partie de ces femmes qui gagnent plus que leur conjoint. En fait, elles sont le seul revenu de leur famille. Toutes les trois ont accepté de me partager leur vécu, à condition d’avoir un nom d’emprunt, pour éviter des railleries à leur tendre moitié.
En effet, même leur entourage n’est pas à l’aise qu’elles soutiennent financièrement leur homme.
« Dès que j’ai annoncé à mes amis que j’avais rencontré quelqu’un, la première question qu’on m’a posée, c’est : il fait quoi dans la vie? témoigne Nancy. Quand ils ont su qu’il n’avait pas d’emploi, ils ont craint que je fasse vivre un profiteur. »
Pourtant, quand Nancy a rencontré son copain, il y a tout près d’un an, celui-ci jonglait avec deux emplois, qu’il a fini par quitter pour diverses raisons. « Alors, je sais qu’il n’a pas peur de travailler pour subvenir à ses besoins », explique la technicienne, qui a accueilli son amoureux chez elle.
Au moment de l’entrevue, celui-ci n’avait pas encore trouvé d’emploi, mais cela ne stressait pas Nancy outre mesure. Ayant elle-même déjà vécu aux crochets de quelqu’un d’autre, elle croit que soutenir son conjoint est une manière de redonner au suivant.
Travailleuse dans le milieu communautaire, Hélène, 42 ans, soutient les ambitions artistiques de son conjoint des 15 dernières années. « On a fait ça par choix, affirme-t-elle. Il a travaillé pendant que je faisais ma maîtrise, et là, on a convenu qu’on pouvait vivre, avec nos deux enfants, grâce à mon revenu. Lui, comme travailleur autonome dans les arts, il n’était pas nécessairement à l’aise avec le 9 à 5. »
Si sa belle-famille accepte bien cette réalité, celle d’Hélène s’est d’abord montrée réticente. « Ma famille me disait : “Tu fais vivre ton homme!” » se rappelle-t-elle.
« Beaucoup de personnes me disaient de ne pas laisser faire ça, que c’était une dynamique d’abus, que je me faisais manipuler, poursuit-elle. Mais non. C’est une décision consciente qu’on a prise à deux. »
Autour d’Annabel, aucun problème. « En fait, mes sœurs aussi gagnent plus que leur conjoint, et ma mère avait plus de revenus que mon père à la fin de sa carrière », souligne celle pour qui tient fermement à son indépendance financière.
Mais un tabou culturel demeure autour du fait qu’elle est le pourvoyeur de sa famille. « On vient d’une culture arabe, qui est très patriarcale, souligne-t-elle. Alors, on n’en parle pas. »
Une étude de l’Institut national d’études démographiques révélait, en octobre 2024, que lorsqu’une femme gagne plus de 55 % du revenu total du couple, le risque de séparation augmente « significativement ». Ailleurs, on indique que les maris moins nantis sont plus susceptibles d’être infidèles.
En 2025, un reportage de la BBC s’est penché sur la question. Il en ressort que certains hommes – pas tous – se sentent diminués lorsqu’ils ne sont plus le principal pourvoyeur de leur famille.
Le conjoint d’Hélène entretenait un flou au sujet de sa situation financière et plus précisément sa (non) participation au budget familial. « Il avait un peu honte, reconnaît Hélène. Il se sentait confronté au jugement des autres. »
« Il se sentait mal de gagner moins que moi et il se trouvait poche, relate Hélène. Ça lui faisait ressentir de la culpabilité et ça le freinait dans ses projets. Alors, ça a fini par me freiner dans mes projets aussi. »
Comme ils vivent sur le modeste revenu d’Hélène, le couple, qui donne dans la simplicité volontaire, se sent « décalé » par rapport à leurs amis, qui parlent de maison, de REER et de CELIAPP.
Dans certains cas, lorsque les rôles sont ainsi renversés, l’homme peut prendre à sa charge diverses tâches domestiques qui incombent traditionnellement à la femme.
« Mon chum est bien là-dedans : il fait à manger, il s’occupe du lavage et du ménage », souligne Nancy.
Annabel a eu des discussions à ce sujet avec son époux, qui n’est pas aussi impliqué. « Ce n’est pas équilibré chez nous, c’est encore à moi de m’occuper de la nourriture, de l’école, des lessives, énumère-t-elle. La charge mentale de la femme ne disparaît pas avec le salaire. À un moment donné, je ne peux pas tout faire. »
Au moment de notre entretien, Hélène était en plein processus de séparation ; le manque de participation de son conjoint au bon fonctionnement du foyer a eu raison de son couple.
« Même si j’ai le revenu principal, je m’occupais davantage des enfants : c’est moi qui avais la charge mentale de planifier les repas et les rendez-vous, y compris manquer des journées de travail quand un enfant est malade, confie-t-elle. À la longue, ça a créé des malaises et des tensions au sein de notre couple. Quand j’ai mis en évidence ce déséquilibre, lui ne le voyait pas. »
Quand on regarde ces trois situations, on peut se demander ce qui dérange réellement : le fait que ces femmes gagnent plus que leur conjoint ou qu’elles se soient affranchies de modèles sociaux qui ne leur convenaient pas? Poser la question, c’est peut-être y répondre.
Selon Joanna Syrda, chargée de cours en économie à l’Université de Bath, en Angleterre, si les hommes tiennent généralement à ce que leur compagne contribue au revenu familial, ils deviennent inconfortables dès que celle-ci rapporte 40% ou plus du pactole commun. Et, à mesure que l’écart entre leur revenu et celui de leur partenaire augmente, ces messieurs sombrent dans la détresse, affirme la chercheuse.