Pourquoi aime-t-on regarder des mauvais films ?

Rencontre avec des experts de la nanarophilie pour les 15 ans de Total Crap.

— Pis là le gars il crie pis y donne un coup de botte de cowboy dans la porte de l’hôtel, mais y’a trois henchmen dans la chambre avec des mitraillettes, le gars leur crisse toute une volée malgré que ses jeans sont trop serrés pis que les gars sont à six pieds de lui; il leur donne tous un coup de tête pis il se lance par la fenêtre après avoir dégoupillé une grenade avec ses dents pis là l’hôtel explose… c’est malade!

— J’imagine qu’il fallait être là…

Oui, il fallait être là. Et plusieurs y sont régulièrement, puisque le 2 juin prochain, Total Crap fêtera ses quinze ans d’existence au Club Soda à Montréal. Quinze ans pour ce groupe qui offre des évènements mensuels partout au Québec, question de célébrer ce que le 7e art offre de plus mauvais. Mauvaises idées, mauvais cadrages, mauvais dialogues, mauvaises situations… Si vous pouvez l’imaginer, ils l’ont probablement déjà vu.

« You can’t piss on hospitality. »

Mais au-delà de l’objet cinématographique qui est source de fascination, c’est la soirée qui compte. La nanarophilie est une activité de groupe. (Moment éducatif : d’après l’institution Nanarland, la nanarophilie sert à décrire « des films particulièrement mauvais qu’on se pique de regarder ou d’aller voir pour les railler et/ou en tirer au second degré un plaisir plus ou moins coupable. Soit, selon la définition d’un amateur, “un navet tellement navet que ça en devient un dessert. »)

Les soirées lui étant dédiées sont une occasion de rassemblement d’une communauté d’esprit, ce sont des moments privilégiés durant lesquels le décorum du silence et de l’appréciation introspective est mis de côté. Si ce qui existe dans les recoins inexplorés du cinéma peut confondre ou inquiéter, ça n’effraie pas les courageux cinéphiles qui participent à ces évènements. À vue d’œil, on a plutôt droit à un public qui délaisse l’opinion hiérarchique des arts pour célébrer le cinéma dans toutes ses formes.

« At least he won’t be using heroin-flavored bananas to finance revolution. »

Ne nous leurrons pas, ce n’est pas avec la cérémonie des Oscars ni la croisette de Cannes qu’on célèbre un art (on fête son aspect mercantile). À mon avis, c’est plutôt en se regroupant et en partageant un enthousiasme contagieux pour ces moments de pellicule inouïs qu’on revigore l’enthousiasme pour le cinéma. La qualité n’a rien à voir avec une bonne célébration, c’est la joie qui subsiste et l’envie de recommencer qui compte.

C’est dans ce jeu de reconnaissance qu’on ne peut qu’admirer les soirées dédiées aux mauvais films : elles deviennent une façon de consacrer toutes les formes du cinéma, pas simplement les productions consensuelles. Cette tendance à vouloir célébrer la pluralité des manifestations d’un art semble d’ailleurs prendre de plus en plus de terrain. C’est par exemple le pari qu’ont relevé le Official Bad Art Museum of Art à Seattle et le Museum of Bad Art à Sommerville à Boston. Comme leur nom l’indique, ces galeries s’intéressent à l’art pictural « too bad to be ignored », un projet similaire à ce que l’on peut entrevoir dans les soirées de présentation de films médiocres.

« Si tu te pointes encore, tu peux être sûr que tu repars avec la bite dans un tupperware. »

Loin d’un simple divertissement superficiel, l’admiration nanarophile tend à réhabiliter ce que la caméra a capté, mais qu’on a boudé : souvent des situations croquées sur le vif qu’on croit malhabiles, mais qui cachent une authenticité inavouée et impensable.

On décèle un bon nanar comme on identifie un bon vin. C’est un acte de raffinement qui n’a rien à envier aux théories classiques de la cinéphilie. Dans un climat de sur-spécialisation du cinéma, celui dans lequel les cadrages sont méticuleusement calculés, le nanarophile reconnait une valeur à se laisser bercer par la naïveté d’une scène mal montée.

De plus, le nanar nous apprend à rire sans méchanceté. Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière, dans leur essai Éloge de la nanarophilie (publié aux éditions du Murmure), expliquent que : « Le film ne réussit pas à convaincre, mais le spectateur va néanmoins tirer un véritable plaisir de son visionnement en interprétant tout élément déficient de la production comme élément de distanciation comique. »

« No! Not the bees! Nooooo! Not the bees! My eyes! Arghhhhhhh! Arghhhhhh! Arghhhhhh! »

Quel est le but derrière l’écoute de films outrageusement mauvais? C’est une question de taille. Pour certains, c’est dans l’idée de communauté que se retrouve l’intérêt. Pour d’autres, ça réside dans la valeur cathartique d’une telle soirée. La purge des émotions se fait tout aussi bien dans un mauvais film qu’un chef-d’œuvre, ce sont les émotions libérées qui varient. Pour ma part, ce qui me fascine est le fait que les nanarophiles aguerris développent une compréhension exhaustive d’une série de codes jusqu’alors insoupçonnés par le public. Exit la symétrie des plans et les jeux de champ contre champ… Envoyez donc le festival de la livraison ennuyée et des défauts de décors!

« Hey, t’aimes bien les omelettes? »

Personnellement, c’est l’émergence de ces codes que j’aime le plus observer. Étant un grand fan de Tvtropes.com je dois admettre que le travail des nanarophiles, qui distinguent et identifient les marques d’un mauvais film de façon érudite, m’impressionne. J’adore être exposé aux courants cinématographiques dépoussiérés et aux nouveaux clichés du malhabile. L’avant-garde du mauvais cinéma me fascine. Je suis donc allé interroger des piliers de la nanarophilie québécoise pour leur demander quels étaient leurs tropes préférés.

Antonio Dominguez Leiva, co-auteur de l’essai sur la nanarophilie et professeur en Études Littéraires à l’UQAM, me confie particulièrement aimer les explications pseudo-scientifiques bidons. De The Core à Lucy, certains mauvais films ont maîtrisé l’art de présenter un excellent monologue pseudo-scientifique qui n’a ni queue ni tête.

Simon Predj, quant à lui adore les « Nooooooooon » au ralenti. La raison de cette affection est bien simple. Pour lui, le Nooooooooon est la manière la plus rapide et efficace de briser l’illusion de réalisme. Le coanimateur du balado Les Oubliettes sur CHOQ.CA (portant sur les mauvais VHS de ce monde) ajoute : « C’est de la fiction, c’est pas naturel, pas réaliste et en prime, au ralenti! »

Une autre activité culturelle portant sur les films de qualité médiocre sont les soirées Douteux, qui se déroulent tous les lundis soirs au Broue Pub Brouhaha. L’OBNL Douteux.org fêtera son dixième anniversaire le 22 mai prochain. Un de ses doutologues, Tommy Gaudet, m’a confié son trope préféré : « Les hélicoptères qui explosent. Plus de 95 % des hélicoptères qu’on voit dans un film explosent. Des fois y’a un gentil dedans, alors l’hélicoptère va souvent attendre que le héros en soit sorti avant d’exploser. Et les explosions, c’est tellement beau et pur. C’est le cycle de la vie des hélicoptères. La plus solide hypothèse, c’est que ce qu’on voit est le mâle. Il sent la maturité arriver alors il se fait exploser pour rependre ses spores, qui seront captés par une femelle hélicoptère, toujours plus petite, question d’assurer une nouvelle génération. »

Chez Total Crap, Simon Lacroix et Pascal Pilote couvrent un large éventail de favoris. Simon dit : « Pour ma part, je dirais l’utilisation de la trampoline dans le cinéma turc. Tu l’utilises une fois et c’est drôle, mais personne croit que le personnage saute haut et qu’il n’a pas utilisé de trampoline. Mais ils ont quand même utilisé ce « trucage » pendant au moins 20-30 ans… » Pascal Pilote, lui, nous parle d’un grand classique bien de chez nous : le passage à travers les murs dans les films de Rogers Normandin. « Parce qu’il y a rien de mieux qu’un gars qui surexploite l’utilisation du seul effet spécial qu’il a réussi a se payer. »

« Oh hi Mark »

Un truc qui reste admirable dans cette quête vers le mauvais cinéma est le profond respect que ces explorateurs vouent au 7e art. C’est finalement ce qui me touche le plus de cette communauté : l’idée que leur affection s’étend de façon si large qu’ils vouent une partie de celle-ci à comprendre toutes les facettes du cinéma. Ce sont, pour la majorité, des grands cinéphiles qui ne boudent pas le plaisir d’écouter les classiques, mais qui sont habités d’une passion si dévorante qu’ils complètent une encyclopédie cinématographique. Suite à cette rencontre, j’ai maintenant l’impression qu’aucun cinéphile autoproclamé ne pourrait se qualifier ainsi sans avoir vécu, au moins à une occasion, une grande célébration de nanarophilie.

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