Pour une dernière fois : Le Jardin Tiki

Après vingt-neuf ans de loyaux services à la population montréalaise en mal de décor kitscho-polynésien ou de buffet chinois-américain où egg rolls dubitatifs côtoient onion rings d’une croustillance expirée et filets de saumon pâlottes, le Jardin Tiki fermera officiellement ses portes dimanche.

Ne reculant devant rien, nous nous sommes rendus mercredi soir devant les tours du Village Olympique, sur Sherbrooke-très-Est pour la présentation du tout dernier gala organisé par les Productions Pierrette Dubois. Une soirée all-star devant une salle plus que comble. Heureusement, nous avons réussi, en négociant serré, à obtenir les touts derniers billets disponibles pour le Gala. La chance!

Le temple

Pour ceux qui connaissent le Jardin Tiki, c’est ni plus ni moins que le temple du kitsch de Montréal. Au moment de l’ouverture, le 14 février 1986, le propriétaire a rapatrié plusieurs éléments du décor du Kon Tiki du Sheraton de la rue Peel, ouvert de 1958 à 1981. Pour plusieurs, le décor est de loin la pièce maîtresse de l’établissement. Et pour cause!

Dès l’arrivée, le ton est donné: on est accueillis dans la verrière au ciel bleu peinturé par le gigantesque dragon qui surplombe le lagon où vit une colonie de tortues accompagnée de faux poissons koï en bois. Les luminaires de la salle du buffet sont dépareillés mais atteignent tous le coeur de cible: ici, l’Est de Montréal devient carrément l’Orient. Un Orient dont la définition géographique est somme toute plutôt vague: les icônes polynésiens côtoient le papier de Chine et les caractères vaguement japonais.

Cet abandon de la cohérence ne se limite pas au décor: on vise aussi large avec l’offre nutritionnelle.

La soupe Won Ton côtoie une genre de Minestrone à la botche (“Soupe du jour”!). Le bar à salade propose une coleslaw pour les braves ainsi que de la laitue iceberg fatiguée qu’on peut napper de sauce française, césar ou Golden Italienne™ avec autant de croûtons industriels et de carottes râpées que tu peux en vouloir.

Les egg rolls et les boules de poulet panées (certifiées 87% panure) serrent la pince aux crabcakes les plus désolants de l’histoire de l’humanité, au roast beef dans sa sauce au poivre (poivre au singulier) et au filet de saumon grisâtre.

Mais en ce mercredi soir, si l’attrait de la place n’est pas réellement le décor, ce n’est certainement pas non plus la nourriture. Que nenni! Tout ceci n’est que prétexte pour le Grand Gala des Productions Pierrette Dubois!

Elle a rassemblé la crème de la crème des artistes faisant les rondes des restaurants et autres établissements de l’Est de Montréal pour nous offrir une soirée sous le signe de la nostalgie. En arrivant, déjà, nous croisons le mondain Rodger Brulotte ainsi que Monsieur Gilles Girard en moins de cinquante mètres. C’est un signe: soirée s’annonce peut-être courte, mais glamour as fuck.

Le duo régulier réchauffe la salle et occupe les badauds qui ont déjà bien entamé leur souper. Après tout, on est arrivés à 18h. Pour plusieurs, dont Michel, un de nos voisins de table, c’est bientôt l’heure du digestif.

Il faut un instant stopper les mondanités pour parler de la carte des drinks du Tiki. Notons le Pink Dragon qui, malgré sa couleur, annonce un goût “traditionnel, fort et vigoureux”: indeed, it is. Oupelaïe. Après avoir exploré la carte (qui un Scorpion, qui un Tiki Grog, qui un Blue Hawaii à la recommandation de Paulette, notre voisine d’en face), nous nous mettons rapidement d’accord: c’est sur le Bolo que l’on doit jeter notre dévolu. La description est aussi succinte qu’alléchante:

Rhum et jus de fruits mélangés au sein d’un ananas frais. Vous gardez l’ananas.

Jamais trois mots ne m’auront autant aguiché dans une carte de cocktails que ceux-ci:

Vous. Gardez. L’ananas.

Je l’ai-tu gardé?

Take a wild guess, cowboy. You bet que je l’ai gardé.

Bon. Je m’emporte.

Alors que Bob Robie chante son grand succès Un bateau s’en va, une rumeur se met à courir à travers la foule. Bientôt, Pierrette prendra le micro pour annoncer la grande nouvelle: la conseillère municipale présente pour la soirée a réussi l’impensable et nous a assuré la visite, un peu plus tard dans la soirée, du Maire de Montréal.

Denis Coderre en personne.

La foule s’est énervée comme c’est pas permis, et pour cause.

L’excitation est vite retombée, et les gens tenaient quand même à écouter la grande Sylvie Jasmin qui nous a interprété son classique Souvenirs d’un coeur, ou même Ronnie Nelson, qui nous a interprété un classique oublié d’Elvis, Fame and Fortune.

(C’était aussi la première fois que j’entendais la phrase “chanson modernisée par Sweet People”.)

C’est alors que le duo en charge des intermèdes musicaux entre les stars se lance dans un Imagine bien senti. Tout d’un coup, tous les regards se tournent vers le fond de la salle: c’est sur la reprise de John Lennon que fera son entrée l’Honorable Coderre. Cet homme semble être né pour serrer des mains et embrasser ces dames. La foule est conquise.

Arrivé à l’avant, il prend le micro.

Bonjour Montréal! Est-ce que vous êtes contents d’avoir un maire?

C’est une drôle de question, mais la salle répond unanimement OUI. Alors que les gens aux premières loges se fondent dans un mutisme admiratif, le fond de la salle demeure un peu turbulent.

Est-ce que vous m’entendez bien, en arrière? Parce que moi, oui.

Quand le maire vient de te lancer une flèche passive-agressive, you know que tu te la fermes sur un moyen temps.

S’ensuivent quelques blagues, et un discours somme toute assez banal mais qui mentionnait un point important qui a rejoint une réflexion que notre tablée avait quelques minutes auparavant.

Ces salles de spectacle sont une part importante de la culture montréalaise. Par le décor mais aussi par la place qu’ils offrent à certains artistes qui sont résolument hors du circuit mainstream. Il n’y a pas beaucoup d’endroits qui accueillent Fernand qui nous a fait trois reels à l’harmonica, ni Pierrette Beauchamp qui chante le Ave Maria (celui de Gounod, là), ou les autres artistes présents au Gala. Plusieurs artistes ont d’ailleurs commencé leur set en mentionnant que le Tiki était une tradition pour eux et qu’ils venaient ici quand ils étaient jeunes.

Et c’est là, entouré de toutes ces têtes blanches, dans ce gros party où la moyenne d’âge était probablement pas loin de 71 ans, que j’ai compris que la fermeture du Jardin Tiki c’était plus que le deuil d’une drôle de gastronomie et d’un décor “spécial”.

Le Tiki, pour les gens qui étaient là mercredi, c’était leur Quai des Brumes. C’était leur Divan Orange.

C’était là qu’ils venaient voir leurs amis, regarder des shows ou juste prendre un drink.

Dans trente ans, si le Quai des Brumes ferme, j’espère qu’il y aura une Pierrette pour organiser un hostie de gros show, et j’espère qu’il y aura des kids dans la vingtaine et trentaine qui viendront regarder Bernard pis Lisa pis Safia pis les autres chanter une dernière toune dans leur spot.

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