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Pour en finir avec les écornifleux

Les écornifleux cherchent des poux et à défaut d’en trouver ils vont se gratter férocement pour nous faire croire qu’il y a un réel irritant.

Si vous venez de la région ou d’un petit village, vous allez rapidement comprendre de quoi je parle. Sinon, je suis pas mal certain que le phénomène n’est pas complètement étranger, même si les grandes villes sont un peu moins assujetties à ce problème particulier.

J’ai envie de vous parler des écornifleux, des senteux, des scèneux, des belettes, bref, des gens qui ne se mêlent pas de leurs affaires.

Je suis fatigué du bruit des gens qui parlent et qui s’époumonent la liberté d’expression.

J’avais 8 ou 9 ans à l’époque, toujours dans mon La Tuque natale. C’était un soir d’automne, probablement en octobre, mais je ne sais plus trop. Une institution de mon petit village, le restaurant Mikes, périssait sous les flammes. On parle ici d’un spectaculaire brasier, un feu de cuisine qui a dégénéré rapidement et les pompiers n’ont rien pu faire d’autres qu’abattre la bâtisse avec leurs gros boyaux.

Tout un spectacle.

Je vous raconte cette anecdote pas tant pour la perte d’un restaurant de renommé provincial, mais surtout pour l’aspect spectacle de la chose. J’habitais à quelques mètres du restaurant, un coin de rue environ, et mon souvenir le plus vif n’est pas le brasier ou les employés attroupés autour de leur lieu de travail. Non, je me souviens surtout des gens qui se sont déplacés pour regarder les flammes. Le Fear of Missing Out avant l’avènement des iPhones.

D’abord des dizaines de résidents du quartier, puis des dizaines d’autres des quartiers avoisinants qui venaient regarder le tout en voiture. Ça jasait, ça faisait des liens, un tel connaît un tel, parait qu’une petite une telle n’était pas très vaillante derrière le bar, oui, mais son cousin a fait du temps à Bordeaux ça l’air.

On en vient à plus craindre le commentaire, que l’action.

Le bruit des flammes, l’urgence des pompiers, mais surtout, l’assourdissant vacarme des écornifleux qui tournoyaient autour de l’événement. Aucun d’eux n’était la cause de l’incendie, mais ils ont collectivement martelé mon imaginaire, si bien qu’aujourd’hui, mon seul souvenir du Mikes de La Tuque n’est pas mon amour pour les sous-marins steaks et pepperoni, mais plutôt ce triste spectacle de mégères attroupées autour d’un événement fâcheux.

Pourquoi je vous raconte cette anecdote banale?

Parce que cette semaine, il y a eu la saga du Parc Safari. Il y a aussi eu la photo dénudée de Céline Dion. Ça, c’est juste cette semaine. Avant, c’était l’inspirante Safia, ou la tenace Cœur de Pirate ou encore des dizaines d’autres qui ont fait la manchette malgré eux.

Qu’est-ce que le tribunal des écornifleux va penser?

J’avais envie de vous raconter cette anecdote parce que je suis fatigué du bruit des gens qui parlent, qui commentent, qui s’expriment et qui s’époumonent la liberté d’expression. Quand ce n’est pas Sophie qui revendique le droit de dire qu’un corps gros c’est laid, c’est Richard qui casse du sucre sur le dos des religions. Quand ce n’est pas eux, c’est Éric qui hurle des âneries dans un micro ou Bianca qui déverse son fiel avec un verbe acide, coloré et d’une intolérance insoupçonnée.

Je vous raconte cette anecdote, parce que toute ma vie a été influencée par les ragots des gens, leurs commentaires, ce qu’ils vont en dire ou penser. D’ailleurs, vous l’avez tous entendu cette phrase à un moment ou un autre de votre vie: «qu’est-ce que les gens vont penser si tu fais ça?»

On diabolise un groupe priant en public au lieu de simplement écouter leurs prières.

Il y a des variations, mais c’est sur le même thème.

Qu’est-ce que le tribunal des écornifleux va penser? Les belettes, entre elles, vont se raconter quelles peurs avant de s’endormir?

On en vient à plus craindre le commentaire que l’action, le jugement que les conséquences. Si bien qu’on diabolise un groupe priant en public au lieu de simplement écouter leurs prières. On traite une femme dans la cinquantaine de tous les noms parce qu’elle ose la nudité, alors qu’elle ne le fait pas normalement.

Les écornifleux cherchent des poux et à défaut d’en trouver, ils vont se gratter férocement pour nous faire croire qu’il y a un réel irritant.

C’était vrai pour l’incendie du Mikes de mon La Tuque natal, c’était aussi vrai pour la «gang cool» de la polyvalente qui écartait du revers de la main un élève parce qu’il ne portait pas la paire de jeans à la mode du moment. C’est aussi, malheureusement, vrai dans notre quotidien médiatique alors que le commentaire des scèneux, des jugeux et des écornifleux précède le bon sens, la réflexion et la nuance.

J’avais envie de vous raconter cette anecdote parce que je n’ai rien à dire vraiment, autrement qu’un appel à la réflexion et à l’ouverture.

Si vous avez peur de ce que les gens vont dire, de grâce, n’alimentez pas la peur des gens avec ce que vous allez dire. C’est donnant-donnant.

Et si la retenue s’applique organiquement, sur tous les sujets, on va peut-être finir par s’écouter et s’apprécier au lieu de suivre les directives des écornifleux qui se déplacent en grand nombre juste pour commenter la misère des autres.

C’est un pensez-y-bien.

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: «Messieurs, n’ayez pas peur de la porno féministe».

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