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Pour avoir un village, faut être prêt à être villageois

Pour avoir un village, faut être prêt à être villageois

« Un village, c’est un verbe. C’est une action à faire et à refaire. »

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À tous les rendez-vous de routine de mes tout-petits avec l’infirmière, TOUS, que ce soit celui de 3 ou de 18 mois, elle m’a demandé comment j’allais, moi, et si j’étais bien entourée. C’est dire si le bien-être des parents est intimement lié à celui de leurs enfants, et s’il passe par le village, soit leur réseau social de soutien.

Le village, ce sont les grands-parents et la famille élargie, bien sûr, mais aussi le milieu de garde et l’école, et puis les amis, les voisins, jusqu’aux professionnels de la santé et membres d’organismes communautaires, ajoute la Dre Julie Brousseau, psychologue au Centre de réadaptation Marie Enfant du CHU Sainte-Justine.

« Ces partenaires font un peu partie du village, même s’ils ne sont pas dans la famille, estime la psychologue. Je pense qu’il faut commencer à voir le village de façon beaucoup plus large. »

Ça prend vraiment un village

On s’isole de plus en plus (on en reparlera plus bas), mais les besoins des enfants demeurent les mêmes et les bienfaits du village sont inestimables pour son développement.

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« Ça lui donne d’autres opportunités d’apprentissage, expose Dre Brousseau. Grand-maman ne fait pas les choses de la même façon que maman. À la garderie aussi, c’est différent. Ce sont plein d’expériences variées, d’apprentissages, de nouveaux environnements. C’est riche pour son développement, ça apporte de la flexibilité cognitive et ça favorise l’adaptation. »

Le fait d’être en contact avec plusieurs personnes différentes aiderait même les tout-petits à développer leur langage, car ils doivent faire comprendre à d’autres adultes qu’une « papatine », c’est une clémentine.

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Quant au soutien que le village apporte aux parents, il peut prendre différentes formes : matériel (salut, les poches de vêtements usagés!), informatif, et même émotif… Parce que c’est important de se faire confirmer qu’on fait les bonnes choses.

Le village en isolement social

De moins en moins de parents québécois rapportent bénéficier d’un village. Entre 2015 et 2022, un portrait comparatif des parents de tout-petits entre 2015 et 2022 dressé par l’Institut de la statistique du Québec a montré une baisse de la proportion de parents pouvant toujours compter sur :

  • leurs propres parents (32 % en 2022 contre 45 % en 2015) ;
  • les parents de leur partenaire (22 % c. 31 %) ;
  • les autres membres de leur famille (12 % c. 20 %) ;
  • leurs amis ou collègues (8 % c. 10 %).

Une hausse a également été observée dans la proportion de parents qui considèrent ne jamais pouvoir compter sur leurs parents ou beaux-parents, sur les autres membres de leur famille, sur leurs amis ou collègues, ou gens du voisinage.

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Comment expliquer cette perte d’entourage? C’est en partie parce qu’une proportion plus grande des parents québécois sont issus de l’immigration et commencent à peine à se reconstruire un réseau. C’est aussi parce que la pandémie a coupé des liens qu’on a pas pu, trop tardé à, ou négligé d’entretenir.

C’est peut-être aussi parce que si on aime bien disposer d’un village pour garder nos flos quand on a des billets pour un show, on aime parfois moins s’investir nous-mêmes en tant que villageois en cuisinant des carrés aux épinards pour le potluck de ruelle. On avance parfois que si on n’a pas de village, c’est bien de notre faute : on ne s’implique plus assez dans la vie des autres.

On veut un village, mais pas nécessairement être nous-mêmes un villageois.

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En plus, on se félicite souvent de réussir de notre bord, sans aucune aide.

« Le genre de vie moderne et individualiste que l’on mène fait en sorte que la conception du bon parent, c’est d’être capable de faire les choses correctement tout seul », déplore Carl Lacharité, professeur titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. « Il y a plein de choses en société qui nous amènent à oublier qu’être parent, c’est essentiellement être en lien avec d’autres personnes pour que notre enfant puisse se développer de manière optimale. »

Selon le professeur Lacharité, c’est impossible de jouer son rôle de parent en vase clos 24h sur 24, 7 jours sur 7, et ce n’est certainement pas une bonne idée, non plus.

Le parent risque l’épuisement propulsé par des sentiments d’impuissance, d’incompétence, et d’être de moins en moins efficace. À long terme, l’enfant a une mère ou un père moins disponible, plus stressé, et plus anxieux.

« Les enfants qui se retrouvent avec des parents isolés vont eux aussi être isolés dans leur développement, soutient le psychologue. On a besoin de partager nos responsabilités à l’égard de l’enfant avec plein d’autres personnes. Un enfant, ça se développe beaucoup à travers la variété qu’on lui offre. »

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Le village, « c’est un verbe »

Comment fait-on pour prendre soin de son village, voire s’en construire un quand on n’a pas la chance d’en avoir un?

« Le village, ce n’est pas une chose qu’on met dans notre poche, souligne le professeur Carl Lacharité. Un village, c’est un verbe, c’est “faire village” autour des enfants et des parents. C’est une action à faire et à refaire. »

Une action comme s’investir nous-mêmes auprès des enfants des autres, créer des occasions de se voir et de parler avec d’autres parents, et aller chercher du soutien auprès de nos proches. Si on n’a pas de proches, « il y a beaucoup d’organismes communautaires qui ont pour vocation le soutien du rôle parental », indique la Dre Julie Brousseau.

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On peut aussi se reprogrammer et réapprendre à faire confiance à d’autres adultes en leur faisant sentir qu’ils ont leur place auprès de vous. Le village, c’est l’affaire de tous, croit la psychologue Julie Brousseau.

« Il faut laisser les autres entrer et il faut aussi les valoriser, que l’autre se sente inclus dans le village, et que l’autre comprenne aussi les limites de son rôle, qui n’est pas le même que celui des parents », poursuit Dre Brousseau.

« C’est de trouver d’autres personnes qui vivent des choses semblables », conclut le professeur Carl Lacharité.

Cette communauté, cette famille de cœur qu’on se choisit et qu’on se forge peu à peu, c’est important pour l’enfant, mais c’est important pour le parent aussi. Pour ne pas devenir l’idiot de son propre village.

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