Pour Alexandra

Un jour, j’aimerais peut-être ça, avoir un bébé.

C’est ce que je me soupire, entre deux bouteilles de Chardonnay (update : c’était au mois de décembre et aujourd’hui c’est plus du Perrier) et trois ou quatre pots cassés, en déterrant des boîtes que je n’ouvre jamais de déménagement en déménagement, et ce, depuis que je suis partie de chez mes parents, il y a dix ans de cela. J’ouvre et je fouille : je retrouve quelques vieux jouets d’enfant, et, parmi le trousseau, des crayons à colorier et autres fournitures artistiques qui appartenaient à Alexandra. 

Des vieux crayons. Des étampes toutes séchées. Des vieilles palettes d’encre devenues désertiques suite à l’abandon des années. Il n’y a rien d’utilisable dans tout cela; je ne sais pas si c’est par instinct d’amassement ou par nostalgie, mais je transfère le tout et le conserve parmi les fournitures qui me servaient dans mes cours universitaires, et dont je me sers encore. Puis, l’envie de peindre me reprend, mais je ne sais pas quoi mettre sur cette toile grosse comme un mur, et puis, je repense à elle. À ma cousine Alexandra. Mes souvenirs d’elle remontent à une couple de dizaines d’années: j’allais sur ma dernière année du primaire. Elle n’allait pas bien, Alexandra. Elle était tout le temps malade. Vous voyez, elle n’était pas comme les autres. On a su qu’elle était handicapée lorsqu’elle a pointé son petit nez violet sur nos vies. La trisomie 21, ça fait les enfants les plus doux, les plus aimants du monde. Hélas, ça vient souvent avec son lot d’autres maladies, d’autres handicaps. Alexandra, en plus d’avoir une santé très fragile, est née avec de lourdes malformations à son cœur, ce qui empêchait ce muscle vital de séparer correctement son sang, d’où son teint violet et ses lèvres couleur aubergine. Les enfants ont parfois de drôles de rapports avec les handicapés. Je me souviens d’un garçon brillant de ma classe (il invente aujourd’hui plein de gadgets pour l’aider dans son quotidien), atteint de paralysie cérébrale, que tout le monde adorait. Parmi les responsabilités attribuées chaque semaine aux élèves par le professeur, s’occuper de lui durant les récréations était la plus prisée. C’est pas mêlant, tout le monde l’adorait et voulait s’en occuper. On prenait plaisir à communiquer avec lui, même s’il fallait outrepasser les limites du langage. Alexandra, elle, n’avait pas cette chance. Il faut dire qu’une fillette toute violette, ça frappe plus l’imaginaire qu’un petit garçon en fauteuil roulant, limites du langage ou pas. Tout enfant est potentiellement la cible de la méchanceté des autres, mais admettons qu’Alexandra, elle, risquait un peu plus que les autres dans le carré de sable. Moi-même, toute petite, avant que l’on m’éduque à ce sujet, j’ai déjà ri de sa différence; des fois, on rit, mais ça ne veut pas dire que c’est drôle pour autant. Tout cela allait changer : elle et sa famille allaient bientôt déménager dans notre bourgade et elle allait intégrer mon école! Imaginez deux secondes la grande cousine super fière parce qu’elle allait protéger Alexandra comme une louve. Qu’ils essaient, les maudits pas-fins, de rire de son teint mauve, de sa physionomie étrange ou de son élocution hachée. Je n’allais pas les laisser faire, ah ça, non! Et ses parents étaient bien contents qu’il y ait un membre de la famille pour veiller sur elle, puisque son grand frère était déjà au secondaire. Alors, vers la fin de l’année scolaire, j’ai commencé à parler à mes camarades de classe d’Alexandra et de ses différences, et aussi de sa gentillesse et de sa douceur. Aux rires qu’évoquait son teint inhabituel, je répondais qu’elle n’était pas une extraterrestre, mais juste un peu différente. J’ai eu l’impression qu’ils comprenaient, malgré leurs petits rires semi-étouffés et leur incompréhension de la peau mauve d’Alexandra, qu’au fond, elle devait être traitée avec le même respect que notre camarade en fauteuil roulant et que quiconque dans la classe. Malheureusement, je n’ai jamais pu vérifier cette supposition. Alexandra est décédée durant l’été, pas longtemps avant la rentrée scolaire. Son état s’était aggravé. Elle demandait souvent à ses parents de prier pour elle; pour elle qui avait déjà presque doublé l’espérance de vie que les médecins lui avaient attribuée, il ne restait malheureusement plus rien à faire, et bien franchement, je pense qu’elle était fatiguée de se battre. Elle était toute jeune et aura appris à sourire malgré tout. Maudit qu’elle souriait tout le temps, la p’tite. Du vrai bonheur étendu sur sa face, même juste après avoir pleuré parce qu’un camarade l’avait traitée de bibitte. Je n’aurai jamais eu l’occasion de l’accompagner à l’école, mais elle m’aura tout de même appris une ou deux bonnes leçons sur le bonheur et sur « les autres ». D’elle, je conserve ceci et cela : quelques fournitures artistiques complètement desséchées et l’immense désir de respecter le bonheur d’autrui. Ceci m’est personnel, et, bien qu’inutile, je le garderai probablement toute ma vie, en souvenir. Cela, par contre, devrait être essentiel à tout le monde, et je tâcherai d’en apporter les notions à mon futur-peut-être-enfant. Merci, Alexandra. Et, pour ceux qui restent, bonne chance dans le carré de sable. Je milite pour la justice sociale, l’égalité et le féminisme – des synonymes à mes yeux. Ayant suivi une formation en arts visuels, je poursuis mes démarches en recherche sociologique et j’écris présentement un livre sur l’itinérance qui sera publié prochainement chez VLB.   Pour me suivre : c’est Sarah Labarre sur Facebook et @leKiwiDelamour sur Twitter.

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