Poirier Sound

Poirier et sa sonorité des Caraïbes

Rencontre avec le producteur et DJ montréalais

10e album du producteur et DJ montréalais Poirier, Migration est une invitation au voyage et au métissage des sons. Un disque qui célèbre le mariage de la musique électronique, du reggae, et du dancehall, quelque part entre le Québec, Haïti et la Jamaïque.

Poirier est revenu pour URBANIA sur sa conception et sur l’importance des Caraïbes dans sa musique.

URBANIA : Comment as-tu travaillé sur Migration?

Ce disque n’a pas été une mince tâche. C’est mon 10e album, et plus tu fais de la musique, plus se renouveler devient difficile. Ça m’a demandé un peu plus de réflexion. Je suis resté pris dans les blocs de départ un peu plus longtemps. Je voulais impliquer plus de collaborateurs pour faire des chansons plus que des tracks de club. Je voulais quelque chose de plus chanté que saccadé.

URBANIA : À l’image de Jump que tu as enregistré avec Red Fox, le dancehall comme le reggae sont très présents dans ce disque. Tu as toujours été influencé par ces musiques-là?

Mon éducation musicale s’est faite avec la musique électronique, le hip-hop et la musique des Caraïbes en général. Ça fait longtemps que j’écoute de la musique de ces trois branches-là, même si le reggae est arrivé un peu plus tard. J’écoute beaucoup moins de hip-hop aujourd’hui. Pour Migration, je voulais faire cette rencontre entre la musique caribéenne et la musique électronique. Tu as des tracks qui sont beaucoup plus reggae-dub et dancehall, d’autres qui sont plus métissées avec la musique électronique.

URBANIA : La Jamaïque a joué un rôle fondamental dans ce qu’on appelle la “sono mondiale”, et influencé pas mal de genres musicaux. Comment expliques-tu qu’une aussi petite île a eu un rôle aussi grand à ce niveau?

C’est vraiment un cas à part. Si on regarde la grosseur de l’île et sa population, je ne crois pas qu’il y a une autre place dans le monde qui a eu autant d’influence sur la musique. Je pense qu’il faut aller chercher une explication du côté de toute la vague d’immigration caribéenne qu’il y a eu vers l’Angleterre et les États-Unis.

URBANIA : Montréal est aussi une ville d’immigration. Est-ce que cela influence la musique qu’on peut y faire?

Ça a forcément une influence. Toutes les grandes villes du monde sont des villes d’immigration. Mais la mixité dans la vie de tous les jours est différente d’une ville à l’autre. Pour moi, Migration est un album définitivement ancré à Montréal, mais aussi dans la musique qui se fait dans le monde. Ce n’est pas un disque recroquevillé sur le Québec. J’ose espérer que ce disque-là s’inscrit dans un dialogue musical beaucoup plus large.

URBANIA : Est-ce qu’Internet a joué un rôle dans la disparition des frontières entre les différents genres musicaux?

Ça a peut-être accéléré le mouvement. Mais la musique cubaine n’a pas eu besoin de ça pour s’exporter au Congo, avec la rumba congolaise, ou à Dakar avec le groupe de salsa Africando. Tu as d’autres exemples comme ça, la musique tzigane qui vient de l’Inde… Depuis que le monde est monde, depuis qu’on a pris des bouts d’os pour faire des flûtes avec, la musique a toujours bougé. Il peut y avoir, ce que j’appelle des “bulles spéculatives de genres de musique” qui se créent sur Internet, mais si ce n’est pas ancré dans la réalité, dans une communauté, ces genres de musique-là ne résistent pas au temps. Internet est simplement un espace de diffusion, pas une fin en soi.

URBANIA : Tu mélanges rocksteady et konpa sur Pale Mal, l’un des titres qui représentent le mieux l’esprit et la couleur de l’album. Est-ce toujours une bonne chose de métisser les genres?

Je ne crois pas en la pureté et en l’authenticité. Si on revient à la Jamaïque, qu’est-ce que le reggae? À la base, c’est du rock qui est mal joué. Ils tentaient de faire du soul et du rock, mais ils ont tellement manqué leur coup que c’est devenu le reggae. Est-ce qu’il aurait fallu condamner ça? Je crois qu’il y a toujours un métissage musical qui se fait, qu’il soit conscient ou inconscient.

URBANIA : Tu as pas mal voyagé à travers le monde avec ta musique. Quelles sont les expériences qui t’ont le plus marqué?

Quand j’ai joué à Saint-Pétersbourg, ce n’était pas forcément le plus gros show que j’ai fait, mais c’était juste incroyable de me retrouver là en Russie, si loin de Montréal. Jouer au Mexique devant 6000 ou 7000 personnes, c’est aussi le genre de choses qui reste ancré longtemps dans ta mémoire.

Mais j’ai également besoin de faire plein de choses à Montréal, qui est une sorte de laboratoire pour moi, où je peux tester des choses, jouer de la musique que j’ai pas encore terminée. Si je n’avais pas Montréal, ces voyages-là n’auraient probablement pas eu lieu. C’est important d’avoir un pied ici et un autre qui galope vers l’étranger.

Musicien sans frontières, le montréalais Poirier est l’un des acteurs de ce sound system planétaire qui permet à la musique de voyager et de se métisser. Réalisée par le journaliste Fabien Benoit, la série Dig it!, à retrouver en exclusivité sur URBANIA.ca, a consacré un épisode aux autres artisans de cette sono mondiale.

Pour lire une autre entrevue de Malik Cocherel : “Si Pitchfork avait été une radio québécoise”

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