Plongée dans le web solitaire, là où le contenu publié tombe dans l’oubli

Si tout le monde connait les vidéos virales les plus populaires, on ne peut en dire autant de la grande majorité du contenu téléversé sur internet.

Loin des influenceurs et de leurs millions de likes, loin de ces clips aux milliards de vues, la galaxie Web regorge d’une tonne de contenus qui ne génèrent bien souvent qu’une petite poignée de vues. Parfois aucune. Mais qui restent tout autant les symboles d’une époque et d’une culture web qui se construit sur ces stars comme sur ces oubliés. Plongée dans l’arrière cour du web.

Un vieil homme aux cheveux grisonnants, des lunettes aux verres épais vissées sur le nez. D’une voix traînante, il s’adresse pour la première fois aux internautes, 55 vues. Une plage en plan fixe, ses falaises ocre et le temps qui défile en timelaps, 38 vues. Une jeune fille saute sur un vieux matelas râpé et tente un backflip, 6 secondes, 12 vues.

Ces vidéos, c’est une part de l’âme de YouTube. Alors ok, elles ne présentent pas de grand intérêt au premier coup d’œil, mais je les trouve étrangement fascinantes. Parce ce qu’elles donnent à voir des scènes de vie, des paysages souvent anodins, le tout, surtout, sans aucun filtre. Elles jouent je ne sais pas pourquoi un rôle drôlement cathartique. Et documentaire.

Plonger dans cet univers, dans ce vortex de l’internet est une expérience à part entière. En 2016, un journaliste américain tombe par hasard sur ces scènes anodines et ses contenus solitaires. Ce qu’il surnommera le « lonely web » devient pour Joe Weix un véritable sujet d’enquête.

Que ce soit ces vidéos sans vues, ces tweets esseulés ou encore ces morceaux diffusés sur Spotify, mais que personne n’écoute.

« 20 000 vidéos de chats à son actif »

Mais pourquoi perdre son temps sur ces vidéos qui n’apportent pas grand-chose? Parce que leur beauté se dévoile après plusieurs minutes de zapping. C’est un peu comme pousser la porte d’une intimité ouverte à tous, mais qui n’a pas finalement vocation à être découverte. Voyeur? Peut-être un peu. Et puis il y a aussi ce sentiment d’être un explorateur du web, de poser le premier le regard sur un contenu encore vierge.

Certains d’entre eux sont de véritables acharnés, à l’image de Monsieur Niiyama. Au palmarès de ce quinquagénaire japonais : plus de 20 000 photos de chats publiées ces huit dernières années, soit six vidéos par jour.

Alors quelle mouche peut bien piquer ces internautes, pour qu’ils multiplient les diffusions de vidéos que personne ne regarde? C’est la question mystère. Et certains d’entre eux sont de véritables acharnés, à l’image de Monsieur Niiyama. Au palmarès de ce quinquagénaire japonais : plus de 20 000 photos de chats publiées ces huit dernières années, soit six vidéos par jour.

Dans une interview pour le magazine The Outline, il explique sobrement avoir eu envie de « documenter la vie des chats », that’s it. Depuis son passage éclair dans le média, sa chaîne YouTube est toutefois sortie de l’oubli et compte désormais près de 12 000 abonnés, ce qui le rend désormais éligible pour les partenariats YouTube. Mais Monsieur Niiyama n’en a que faire, tout ce qui l’intéresse ce sont ses chats.

Sortir des sentiers battus

Si jusque là je ne vous ai pas encore perdu, voilà quelques méthodes pour défricher de vous-même ces limbes des internets. Sur YouTube, les playlists consacrées au web solitaire se développent, loin des algorithmes de la plateforme qui renvoient généralement aux contenus les plus visionnés. C’est aussi sur Reddit que ça se passe. Deux catégories recensent ces contenus écumés des profondeurs, IMGXXXX  et DeepIntoYouTube (non ce n’est pas du porn).

C’est ici que se construit la culture web, dans ces vastes espaces oubliés desquels émergent parfois, c’est là tout le paradoxe, une pépite qui entrera au panthéon des internets.

Loin des sentiers algorithmiques, plusieurs collectifs d’artistes ou de militants proposent aujourd’hui un voyage documentaire à travers toutes ces vidéos dont le nom de fichier n’a jamais été changé, DCS6932, MVI_7640,… Rendez-vous sur Defaultline, Youhole ou encore, et c’est le meilleur, Astonaut.io. On se croirait presque dans Life in a Day, ce magnifique film de Kevin Macdonald. Et regarder tous ces contenus, permet le temps de quelques minutes de s’affranchir des chemins tout tracés par les recommandations, voire de percer la bulle de filtres dans laquelle nous enferment les plateformes de contenus comme YouTube, dans lesquelles on se retrouve bien souvent à regarder encore et encore les mêmes banalités.

C’est ici que se construit la culture web, dans ces vastes espaces oubliés desquels émergent parfois, c’est là tout le paradoxe, une pépite qui entrera au panthéon des internets. Pour ne plus jamais tomber dans l’oubli.

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