La petite en sac à dos

La thématique des ex a fait remonter des trucs dans ma tête (ou dans mon cœur j’sais pas trop). J’ai réfléchi un peu, beaucoup, jusqu’à décider de laisser parler la petite en sac à dos qui dort quelque part dans mon cerveau…

Je ne doute pas une seconde qu’il est des fois où le divorce se passe bien, où les enfants le vivent pas trop mal, où les parents continuent de communiquer, mais des fois,  être un “enfant de divorcés”, c’est quelque chose de gros, de dur, de lourd à porter.

Et c’est une histoire de celles-là que j’ai décidé de te raconter.

Il était une fois des parents qui s’aimaient plus. Vraiment plus. Un matin d’orage, ils se sont séparés, leur fille était petite, vraiment petite. En fait, elle se souvient même pas de les avoir vus ensemble un jour. Le père habitait dans une ville, la mère dans une autre. Le problème, c’est que les amis de la p’tite étaient dans une ville et pas l’autre. Même chose pour son école.

Elle avait deux chambres, deux lits, deux armoires à jouets, mais une seule doudou. Elle portait toujours un gros sac à dos. Il fallait tout prévoir : ne pas oublier de prendre les bons cahiers, les affaires de piscine, les habits propres et tout ça et tout ça. C’était quand même quelque chose.

Même si elle était minus, elle était toujours en alerte, elle ne se laissait jamais vraiment aller.

Un jour elle, a laissé ses affaires de gym chez l’un et ça a rendu tout très compliqué. Finalement, c’était plus facile d’en racheter des nouvelles que de les récupérer.

Ah parce que oui, je t’ai pas encore dit, dans cette histoire, les parents après leur séparation, ne se sont plus jamais reparlé. Quand l’enfant les voyait à deux, c’était au tribunal pour discuter de la garde. C’était pas chouette, mais ça allait. Elle avait des amis et pour elle c’était ça le plus important dans la vie. Parfois, dans la cour de récré ses copains lui disaient “Toi, tu reçois deux fois plus de cadeaux à ton anniversaire”, elle rigolait jaune “Héhé ouais… trop d’chance”, mais dans sa tête, elle s’disait qu’avoir une seule fois sa fête avec sa mère et son père à ses côtés, ça vaudrait tous les cadeaux du monde.

Et puis, un jour, il y a eu cette question qu’une camarade de classe lui a demandé “Tu préfères ton papa ou ta maman?”, elle savait pas quoi répondre, elle a dit “Bah… les deux”, et son amie a rétorqué “Ça, c’est pas une réponse”. Le problème c’est que quelques années plus tard c’est la juge de la jeunesse qui lui a posé cette question “Alors ma petite, tu préfères vivre chez ton papa ou ta maman?”. Elle savait toujours pas quoi répondre, elle aurait aimé dire “Bah… les deux”, mais elle savait que la juge aurait rétorqué elle aussi “Ça, c’est pas une réponse”.

Alors la petite a beaucoup réfléchi, elle a fait un calcul dans sa tête, ça faisait quelques années qu’elle vivait plus chez sa maman que chez son papa donc elle s’est dit qu’il était temps de changer ça pour “se partager justement”. Et voilà. Sa maman a été triste. C’était pas facile. Mais avant, c’était son papa qui était triste et c’était pas facile non plus. Alors avec son sac à dos, elle les consolait et écoutait leur “Tu diras à ton père que ceci, tu diras à ta mère que cela”. Quand ils disaient des insultes, elle fermait ses oreilles en serrant les dents très fort.

Son cerveau tournait dans tous les sens, elle essayait de trouver des mécanismes, des solutions, des tours de passe-passe pour améliorer la situation.

Un jour, elle en a eu marre, elle a mis son bureau contre la porte de sa chambre et ne voulait plus voir personne.

Et puis, c’est passé. La vie a continué.

Elle a grandi, elle était pressée d’être adulte et de ne plus devoir se sentir coupable de voir moins l’un ou l’autre.

Aujourd’hui, elle n’est plus une enfant, elle aime son père et sa mère. Elle construit sa vie petit à petit, petite brique par petite brique. Mais elle s’est fait une promesse à elle-même : si un jour, elle aussi, ça lui arrive de se séparer en ayant un enfant, elle fera tout, tout, tout pour que celui-ci n’ait pas à grandir avec un gros sac à dos.

Pour lire un autre texte de Jehanne Bergé : “La ville de la semaine: Beyrouth”

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