Petite histoire de la castration et de ses fantasmes

Autrefois châtiment, aujourd'hui fantasme.

(Attention aux âmes sensibles, certains passages de ce texte peuvent être intenses à lire)

La castration n’est pas qu’un châtiment réservé aux violeurs du Moyen Âge et aux eunuques de Game of Thrones : elle est aussi un désir et un fantasme.  

« Posséder un pénis revient à être enchaîné à un fou. », c’est ce qu’a déjà écrit Sophocle, un dramaturge de la Grèce antique. Liée à cette idée, le fantasme de pénectomie (ablation totale ou partielle du pénis), de castration (ablation des testicules) ou d’émasculation (ablation du pénis et des testicules) subsiste encore aujourd’hui. On fantasme ou on la pratique pour se sauver de pensées obsessionnelles et impures, ou devenir sublimement plus fécond et créatif.

Et ça n’a rien à voir avec la castration chimique, qui est l’administration de substances hormonales pour possiblement diminuer toute libido, mais qui préserve l’intégrité physique des couilles et du pénis. Et en prenant l’Histoire à témoin, on se rend compte que ça fait longtemps que les humains pratiquent ces procédures.

Ne plus avoir de pénis pour se rapprocher de la perfection divine

Né en 354, Saint Augustin, qui jugeait la sexualité rédhibitoire, a lutté toute sa vie contre des pulsions qu’il trouvait redoutables et primitives. Celui dont la prière est une des plus populaires dans la chrétienté [« Seigneur, donne-moi la chasteté et la continence; mais pas tout de suite »], était un disciple du courant manichéen, persuadé que le corps est une prison et qu’une lumière salvatrice y est bien dissimulée. Pour la libérer, il ne faudrait manger que du pain, des légumes et des fruits, et se montrer chaste. L’austérité, ce n’est pas qu’un système d’éducation inégalitaire, à frais trop élevés et sans sangria sur une terrasse : c’est aussi condamner tout désir charnel sous peine d’incarner le Mal.

Pour certains, la chasteté n’était possible qu’en se coupant le pénis. Dans Histoire Universelle de la chasteté et du célibat, Elizabeth Abbott soulève le cas d’un jeune chrétien gnostique, relaté dans les Actes de Jean, qui, pour surmonter toute concupiscence et « se débarrasser de son membre indiscipliné », s’est emparé d’une faucille, un outil de cultivateur, et s’est tranché la queue.

Les meilleurs amants n’auraient pas de couilles

Les interventions au niveau du système reproducteur n’empêchent pas nécessairement toute activité sexuelle. Au dix-septième siècle, les castrats de l’opéra font leur apparition. Ils jouent des rôles habituellement réservés aux femmes, qui se retrouvaient alors sous l’interdiction de chanter dans les églises et de monter sur scène. Les soprani masculins rendaient cependant beaucoup d’hommes jaloux, et ce, malgré l’absence de testicules accompagnant le poireau entre leurs jambes. L’historienne et auteure Elizabeth Abbott relate qu’un « grand nombre de castrats sont des amants réputés, que poursuivent des légions de femmes désireuses de faire l’amour avec un homme incapable d’engendrer. »

Aucun cours de choix de carrière ne mentionne la profession de coupeur de phallus

Aujourd’hui, le fantasme de pénectomie et de castration est perpétué par des « coupeurs de bite » (précisons quand même que cette activité est illégale dans plusieurs pays dont le Canada). En 2003, la journaliste Agnès Giard a rencontré Gelding, un eunuque et cutter américain très actif, qui aurait castré environ 400 hommes. Il aurait aussi mangé au moins 20 paires de testicules humaines, les partageant parfois avec celui qui avait voulu se les faire couper, après les avoir fait « mijoter longtemps avec un condiment au poulet, des champignons et des échalotes. » En entrevue avec la journaliste de Libération, il confie son euphorie à exécuter depuis plus de trente ans des opérations qu’il considère assez simples. Il indique aussi qu’il ne pratique la pénectomie que sur les hommes obsédés par leur fantasme et pratiquant déjà sur leurs organes génitaux des jeux dangereux. Il explique cette obsession par la volonté de ne plus être dirigé par des hormones.

«Les médecins ne comprennent pas ce qui pousse certains hommes à se faire mutiler. Ils pensent que dans la vie, on est soit un homme soit une femme et qu’il n’y a rien entre les deux. Maintenant, il existe une véritable communauté de “neutres”, les eunuques.»

« Ils ne supportent pas d’être rendus fous par un corps dont ils n’ont pas le contrôle. Les médecins ne comprennent pas ce qui pousse certains hommes à se faire mutiler. Ils pensent que dans la vie, on est soit un homme soit une femme et qu’il n’y a rien entre les deux. Maintenant, il existe une véritable communauté de “neutres”, les eunuques. En se faisant castrer, ils obtiennent la maitrise de leur sexualité. Pour éprouver du désir, ils prennent des hormones. Pour stopper le désir, ils n’en prennent plus. Ils ont le contrôle » tente-t-il d’expliquer.

Jim, un autre coupeur de bite, s’est exprimé sur sa pratique dans BME, un magazine web de modifications corporelles. Avant d’opérer des patients, il s’assure que leur partenaire de vie le sait et l’accepte. « Souvent je tente de les décourager. S’ils sont vraiment sérieux, je les mets en contact avec quelqu’un qui leur expliquera la procédure, comment ils s’en remettront, quelles ressources médicales ils devront obtenir pour retirer les points de suture, par exemple. »

L’option de la cage à pénis

Évidemment, une telle opération n’est pas nécessaire pour les personnes fantasmant sur un pénis stérilisé, mais ne trouvant pas leur compte dans le milieu de la soumission et de la domination. Un saucisson dans le coma leur permettrait non pas d’être éteint et sans motivation pour se lever le matin, mais les aiderait à faire naitre en eux autre chose que des envies impulsives.

Cette idée de naissance et de création est un peu à l’image du mythe grec d’Ouranos. Alors qu’Ouranos, le Ciel, ne cesse de copuler avec Gaïa, la Terre, celle-ci en vient à fabriquer une serpe et à encourager Kronos, son fils, à émasculer son propre père. Quand Kronos rejette les testicules d’Ouranos, les gouttes de sang s’en écoulant permettent la création de diverses espèces, comme les nymphes et les géants.

La castration d’Ouranos symbolise un autre cycle de réjouissances, et c’est aussi ce que souhaite Sylvia Labiche, l’auteure du Guide pratique de la chasteté masculine contrôlée et de la gynarchie conjugale. Enseignante parisienne, mariée à un haut fonctionnaire et mère de deux enfants, Sylvia Labiche a créé un blogue et un forum spécialisé pour encourager le partage d’expériences bénéfiques autour de la cage de chasteté. La pratique de la cage à pénis amène l’homme à cacher son sexe dans un écrin, représentant symboliquement « la main de l’épouse, signifiant au mari qu’il appartient bien à elle et à elle seule. »

Si la personne au membre «emprisonné» ne peut se masturber librement, bander sans douleur lorsqu’elle dort et aller au gym en ignorant les douches communes, elle peut en retirer tout de même beaucoup d’avantages.

Si la personne au membre «emprisonné» ne peut se masturber librement, bander sans douleur lorsqu’elle dort et aller au gym en ignorant les douches communes, elle peut en retirer tout de même beaucoup d’avantages. « La cage lui permet de contrôler sa sexualité et de ne pas se laisser envahir par ses pulsions en dehors de ses moments d’intimité avec sa femme. L’érection lui étant pénible, il évite de lui-même d’avoir des pensées ou activités érotiques. Adieu la visite des sites pornos, qui ne représentent plus d’intérêt pour lui. La masturbation et autres plaisirs solitaires lui étant impossibles, il n’a aucune utilité à fantasmer sur d’autres femmes. De tout ceci, il découle qu’il est plus actif et efficace dans son travail et ses activités », résume Sylvia Labiche, dont le mari porte une cage à asperge en permanence, sauf quand elle décide de brandir la petite clé de la liberté.

Une preuve d’amour et d’engagement total

Lucas*, qui m’a contactée pour m’éclairer sur la pratique de la cage à pénis, a persuadé sa partenaire d’adopter la chasteté contrôlée. « J’avais lu des témoignages sur Internet et ça m’excitait. J’aime les contraintes. C’était important pour moi de donner le contrôle de ma sexualité à une autre personne, plutôt que de me cacher moi-même le sexe ou de le mutiler », me raconte-t-il. Il ne juge pas inconfortable la cage, et il apprécie le fait d’être « plus allumé, plus créatif, plus vivant », moins tourné vers des pulsions sexuelles qu’il dit égoïstes.

«C’était important pour moi de donner le contrôle de ma sexualité à une autre personne, plutôt que de me cacher moi-même le sexe ou de le mutiler.»

Il a présenté son envie comme un moyen d’être plus attentif au plaisir de l’autre, ce que recommande l’auteure Sylvia Labiche. « Parlez de votre désir d’utiliser la cage non pas comme d’un besoin de chasteté absolue, mais bien plutôt comme d’un moyen pour votre femme de contrôler votre sexualité de manière à ce que votre désir soit tout entier tourné vers elle, et vers elle seule. Présentez la chose comme une preuve d’amour, un désir d’engagement total et exclusif, et que l’essai de la cage constituera un test vous permettant de vérifier ensemble si, effectivement, votre relation et votre amour peuvent s’en trouver renforcés. »

Si la castration ou la pénectomie peut parfois être motivée par l’envie de refouler tout désir, cette modification corporelle ainsi que la chasteté masculine contrôlée peuvent toutefois amener à renouveler nos attentes et notre vision de la sexualité. Suite à ce texte, si vous apercevez dans votre entourage des personnes qui portent une clé autour du cou ou de la cheville vous saurez qu’elle ne vient peut-être pas nécessairement de chez Ardène et qui sait, ça pourrait peut-être vous inciter à revoir vous aussi vos à-priori et pratiques sexuelles.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up