Petit code d’éthique à l’intention des usagers du parc à chiens

Parce que dans un parc à chiens, la pire race, c’est définitivement l’humain.

Hier matin, j’ai profité du beau temps pour renouer avec le parc à chiens, cet endroit où mon chien me convainc chaque fois qu’il a tout les traits d’un chien autiste (désintérêt total envers les autres individus, fixation sur un seul objet : la balle, incompréhension de consignes verbales simples, etc.). Ça m’a aussi rappelé la principale raison pour laquelle j’haïs le parc à chiens : les gens qu’il contient, à commencer par le grand talent qui donne des conseils aux autres et qui vous rappelle que votre chien a un comportement bizarre.

Dans le cas de hier matin, on aurait aussi bien pu parler d’un «gros talent», mais là n’est pas la question. «Ouin, il s’est pas amélioré pour partager ses jouets, ton chien! Toujours aussi agressif, hein?», a-t-il lancé à un autre usager du parc. Ta! Je savais pas que les couteaux s’étaient mis à voler bas comme ça pendant mon absence. Sentant le frette s’installer sur la presque chaude journée de printemps, j’ai pacté mon chien et j’ai filé loin de l’endroit clôturé, en ruminant contre ce monsieur qui avait un peu gâché la journée de tout le monde.

Puis, j’ai pensé à cette voisine qui faisait sans le savoir un vacarme au-dessus de ma tête jusqu’à ce que je lui révèle qu’elle «marchait fort», et je me suis dit que notre grand talent n’avait aucune idée de sa maladresse dans l’arène canine. J’ai donc cru bon d’écrire un petit guide d’éthique pour les usagers dans son genre. Un guide dans lequel il ne sera pas question de ramassage de crottes, parce que ça, franchement, ça va de soi.

1. Juge pas

Le parc à chiens, c’est comme la garderie, si tu fais un commentaire sur le chien d’un autre, c’est presque aussi pire que si tu disais à un parent que sa fille a les oreilles décollées ou qu’à cet âge-là, la tienne avait déjà commencé à parler. Ça fait que tes commentaires, tu les gardes pour toi. Quels qu’ils soient.

2. Rappelle-toi que tu n’es pas Cesar Millan

Tu es peut-être très fier du comportement de ton chien, mais à mon avis, c’est à lui seul que revient tout le mérite. À moins que tu sois entraîneur canin certifié. Et même si tu l’étais, PERSONNE ne va au parc à chiens pour recevoir des cours de dressage. Tes conseils, on s’en balance.

3. On n’est pas ta psy

Hier, j’ai vu ça entre deux usagers du parc. Usager 1 semblait vraiment content de voir Usager 2, alors qu’Usager 2 aurait visiblement tout fait pour ne pas être repéré par Usager 1. Alors qu’Usager 2 faisait semblant de ne pas voir Usager 1, ce dernier lui a crié «Aye!», avant de lui dire qu’il était content de le voir-ma-blonde-m’a-crissé-là-hier. J’ai compris pourquoi Usager 2 se sauvait. LOURD.

4. Les prouesses de ton chien, on s’en fout

J’ai déjà vu un propriétaire de lévrier nous avertir ainsi avant de lâcher son chien : «Ça ne vous dérange pas trop, si le mien fait du 240 km/h?» Dans le font, tout ce qu’il voulait, c’était flasher que son chien faisait du 240 km/h. Ça et rouler en Maserati sur l’avenue Mont-Royal, c’est pareil. Parce qu’entre toi, moi et les autres usagers, sérieusement, on s’en fichait. C’est pas comme si un lévrier pouvait casser des choses sur son passage : ça pèse 4 livres mouillé!

5. Sois attentif à ceux qui te dévisagent

Dans un parc à chiens, ne juge pas, mais porte attention à ceux qui te jugent. Peut-être que toi, tu as décidé de donner une éducation libertarienne à ton caniche royal, mais si ça fait trois fois qu’il me saute dessus et qu’il manque de me renverser chaque fois parce qu’il m’arrive aux épaules et que tu ne fais rien pour qu’il cesse de m’étendre de la bouette partout sur le corps, je ne vais pas te dire quoi faire, mais je vais te faire des super de gros yeux.

6. N’interviens pas dans l’éducation des autres chiens

Un caniche royal qui saute sur les gens, c’est inacceptable, mais un pug aussi. Et même si mon chien fait 2,1’ debout et qu’il est super attachant, je m’efforce de le réprimander lorsqu’il saute sur les humains. Et comme on sait à quel point la constance est gage de réussite dans l’éducation canine, si je dis «non» à mon chien alors qu’il te saute dessus, j’apprécierais que tu ne sabotes pas tous mes efforts en le flattant et en me disant «ben non il ne me dérange pas voyons» et en me jugeant comme si j’étais la maîtresse de chien la plus psychorigide au monde. PS. : Vraiment désolée que mon chien t’ait sauté dessus.

7. N’interviens pas dans leur alimentation non plus

Ça, ça ne s’adresse pas à l’usager du parc à chien, mais à la petite madame qui nourrit mon chien sans ma permission devant l’épicerie, croyant sûrement qu’il est sous-alimenté. De quoi tu te mêles? Peut-être que je nourris mon chien exclusivement à la nourriture holistique bio? Non.

8. Respecte la règle du consensus

Personnellement, j’ai pour mon dire que les chiens font leurs propres règles entre eux et que, même si ça paraît violent, on doit les laisser se chamailler un peu. C’est comme ça que du haut de ses 2,1’, le mien a acquis son attitude de p’tit boss. Mais si tout le monde au parc semble inconfortable avec la bataille, surtout si elle comporte des cris, des morsures et de la salive blanche, vaudrait mieux retirer ton chien, pour le confort de tous.

9. Demande la permission

J’ai parlé des biscuits pour chiens tantôt, mais pour ce qui est d’arroser les chiens des autres, c’est la même affaire. Tu ne sais pas si on ne s’en va pas dans un mariage, mon chien et moi.

10. Juge pas

J’ai écrit plus tôt que ramasser les crottes de son animal allait de soi, mais la règle de ne pas juger domine encore cette règle-là. Si j’ai pas ramassé la crotte de mon chien, c’est peut-être parce que je ne l’ai pas vu faire, que j’ai perdu de vue ladite crotte, que c’est le genre de crotte qui ne se ramasse pas, que j’ai pas de sac sur moi (ni de mouchoir, ni même de vielle facture), que j’ai un lumbago, ou que je suis tout simplement trop SPM. Dans tous les cas, même si ça te fait plaisir de me juger parce que c’est le moment où j’ai officiellement tort, et toi officiellement raison, dis-toi que 1. Je me juge encore plus sévèrement que toi, et 2. Je sais très bien que ça t’est déjà arrivé à toi aussi.

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et auteure. En plus de ses collaborations pour Urbania, elle est chroniqueuse au journal Métro et dans plusieurs autres médias.

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