Mon père était à la tête d’une secte dans les années 70

Nous arpentons les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoires.

« Quand tu es une mère monoparentale, c’est parfois difficile, fait qu’il faut aller ouvrir des portes pour trouver de l’aide, même s’il y a toujours un peu d’orgueil. Au Carrefour Familial Hochelaga, il y a une vraie dynamique de groupe. Le monde ne te juge pas, il ne te pointe pas du doigt, il ne rit pas de toi. Fait que j’ai commencé à faire du théâtre avec eux, et ça m’a aidé à devenir beaucoup plus sociable. J’ai aussi repris le secondaire. Et finalement j’ai réalisé que j’étais quand même bonne à l’école, et que j’avais même un grand côté artistique. Depuis un an ou deux, je m’écoute plus, je suis plus mon instinct. J’essaie d’aider mon fils pour qu’il ne subisse pas d’intimidation, qu’il ne suive pas le même chemin, qu’il ne décroche pas de l’école surtout. Et aujourd’hui, je peux regarder quelqu’un dans les yeux. »

[1/2] « Pendant une mammographie de contrôle, on m’a diagnostiqué un cancer du sein. Mais j’étais certaine qu’ils s’étaient trompés. J’ai une vie très rangée ; je ne bois pas, je ne fume pas, je n’ai pas de problème de poids. Et quand le médecin me l’a confirmé, c’est comme si j’étais tombée à la renverse. Ça a été très dur, ça et l’annoncer à mes deux gars. Quand je suis rentrée dans ma voiture ce jour-là, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est drôle, mais c’est ‘Qu’est-ce qui va me nourrir ?’ Dans mon travail, j’aidais les élèves du secondaire à trouver leur voie, j’organisais beaucoup d’évènements pour eux. Et je les aimés ces jeunes, j’étais toujours dans l’action pour eux ! Mais cette maladie, c’est comme un arrêt sur image, il faut que tu arrêtes tout pour prendre soin de toi, t’as pas le choix. Et c’est aussi là que les gens autour de toi réalisent que tu n’es pas éternelle. »

[2/2] « J’ai été opérée, puis chimio, radio, tout le kit. À mon travail, quelqu’un avait été traité pour le cancer du sein un an avant, fait que j’ai débarqué dans son bureau, je lui ai tout dit, je lui ai posé mes questions, et elle a pu me rassurer beaucoup. Aujourd’hui c’est même devenu une grande amie, et c’est avec elle que j’ai pu me rendre compte à quel point c’est important de parler à quelqu’un qui a vécu la même chose. Quand j’allais à mes traitements, j’essayais d’être très positive. Je les abordais comme un travail dans le fond ; je m’habillais, je mettais mon rouge à lèvre… Pis de fil en aiguille, tu transformes ta maladie en compétence, pour aider les autres à ton tour. Ça fait trois ans que je suis à la retraite, et c’est ça qui me nourrit aujourd’hui. Ma paie, c’est le bonheur de voir qu’il est possible d’humaniser les soins de santé, et que ce que tu traverses peut avoir une valeur inestimable pour les autres. »

« Je suis artiste verrier, et mon plus grand défi c’est de vivre de mon art un jour. Ça serait merveilleux. Sinon, d’avoir mon jardin, d’être autosuffisante. Je suis partagée, une partie de moi voudrait vivre de mon art, une partie de moi voudrait vivre de la terre. Ça dépend de comment la Terre va aller en fait. Ça n’a aucun sens comment on vit aujourd’hui, alors parfois je me dis que c’est un peu malsain de faire de l’art, ça consomme énormément. Et c’est un peu égocentrique de faire de l’art, je trouve : j’ai quelque chose à dire, je veux le dire, je veux montrer aux gens, je veux qu’ils réfléchissent de par mon idée… Mais en même temps c’est plus fort que moi : je suis une personne qui crie. C’est mon dilemme de vie en ce moment. Dans le meilleur des mondes, si la Terre me l’offre, et que je peux encore consommer de l’énergie et des matières pour pouvoir créer, ça serait l’fun. »

[1/4] « Les questions entourant mon père m’ont hanté pas mal toute ma vie. La façon dont on l’a quitté était assez énigmatique : je suis née sur une petite île dans les Caraïbes, on est partis tout d’un coup avec ma mère quand j’avais presque 6 ans, et on ne l’a pas revu pendant plusieurs années. À l’école, quand j’ai été confrontée à l’image plus ‘parfaite’ des familles de mes amis, j’ai commencé à me poser des questions. À l’adolescence, j’étais un peu en crise identitaire, et c’est devenu plus lourd pour moi. Je posais des questions à ma mère, mais elle ne voulait pas en parler, elle se renfermait à chaque fois. Fait qu’à 15 ans, je suis allée dans son bureau fouiller dans ses documents, et j’ai découvert des coupures de journaux qui décrivaient mon père comme un gourou, à la tête d’une secte dans les années 70… Ça m’a prouvé qu’il y avait comme un secret de famille que ma mère essayait de protéger, mais pour moi ça a été un gros choc ! Je venais de cet homme-là, et je me demandais qui j’étais par rapport à lui. Deux ans plus tard, il a été assassiné en Thaïlande. Ça a comme ouvert la boite de Pandore pour moi : ‘Comment il a été assassiné ? Pourquoi ? Quel type de vie il a mené pour en arriver là ?’ Je trouvais ça vraiment difficile de vivre, et d’être confrontée aux questions des gens, sans savoir ce qui était vraiment arrivé. Je voulais en savoir plus, je voulais le comprendre. »

[2/4] « À 17 ans, j’ai commencé à m’intéresser au cinéma documentaire. Je voyais des réalisateurs qui l’utilisait comme une forme de catharsis, fait que j’ai décidé d’étudier en cinéma pour avoir les bons outils. Mais c’est vraiment à 23 ans, quand j’ai terminé l’école, que j’ai commencé à aller ‘à sa rencontre’… Mon frère avait été diagnostiqué bipolaire depuis plusieurs années. Je ne comprenais pas beaucoup ce qu’il vivait, on n’avait jamais eu une relation très proche. Mais j’étais très proche de ma sœur, elle était comme mon héros, et quand elle a fait sa première psychose, ça m’a profondément ébranlée. J’ai commencé à voir des liens entre ce qu’ils vivaient tous les deux, et quand ils étaient en état de psychose, ils parlaient de mon père constamment. Est-ce que mon père aurait vécu ça lui aussi ? Est-ce que ça aurait été à la source de sa vie folle ? J’avais aussi peur d’être la prochaine à perdre la raison… Fait que c’est devenu une double enquête : Est-ce qu’en le comprenant on pourrait aussi comprendre cette maladie qui frappait notre famille comme un mauvais sort ? »

[3/4] « Mon père avait vécu des vies multiples, avec des femmes parallèles, des identités parallèles. Même sur mon certificat de naissance, c’est pas son vrai nom ! Mais dans ces articles que j’avais trouvés dans le bureau de ma mère, le nom d’une femme revenait souvent ; elle était comme sa principale femme dans la secte, qui croyait comme les autres qu’il était la réincarnation de Jésus. Je l’ai retrouvée sur Facebook, je l’ai contactée, et elle se souvenait de moi ! Une personne me menant à une autre, j’ai appris que ma mère avait rencontré mon père ici alors qu’il se faisait passer pour un documentariste de l’ONF qui faisait un reportage sur les mères monoparentales – ma mère avait un fils d’un autre mariage à cette époque. De fil en aiguille, ils ont tissé une relation et ils sont restés 10 ans ensemble. Mon père était très parano de se faire attraper par la police, alors ils sont allés en Nouvelle-Écosse, où ils ont eu mon frère et ma sœur, puis dans les Caraïbes, où je suis née. Pendant toute leur relation ma mère a subit des violences, et quand elle s’est rendue compte de qui il était vraiment, elle a essayé de le quitter plusieurs fois, mais il avait une emprise énorme sur elle. Ça a pris du temps pour qu’elle s’en sorte, mais elle l’a fait pour nous protéger. »

[4/4] « Finalement, la femme qui a assassiné mon père avait été son alliée pendant 30 ans. Elle a eu six enfants avec lui, et c’était elle qui recrutait des femmes pour lui. Ils vivaient comme Bonnie & Clyde dans le fond… Et c’est seulement à la fin de mes recherches que j’ai pu enfin faire le deuil de mon père. Je sais que c’était un menteur pathologique, mais la question que j’aurais aimé lui poser c’est ‘Est-ce que t’as aimé tes enfants ?’ Moi j’avais l’impression qu’il m’avait aimée, mais est-ce qu’il en était capable ? J’ai des souvenirs assez clairs de mon enfance avec lui. Pour m’apprendre à nager, il me mettait sur son dos, et il m’emmenait super loin. On ne voyait presque plus le bord de la plage, et je paniquais, mais il m’a appris à être courageuse et aventurière. Il y a ces choses que je lui dois dans ma personnalité, qui ne sont pas que des faiblesses. Aujourd’hui, on dirait que je suis capable de séparer le monstre du père que j’ai connu. Sans excuser quoique ce soit, je vais toujours avoir une forme d’amour pour lui. Maintenant tout est sur la table, on s’en parle librement dans ma famille, de notre histoire comme de la maladie, et j’ai l’impression qu’on peut mieux s’aimer à travers tout ça. »

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

J’ai testé un camp thématique pour « trouver son X » dans Charlevoix

Récit d'une «petite» fin de semaine dans l'astroblème de Charlevoix.

Dans le même esprit