Perdre son âme dans le commerce de détail

La semaine dernière, une petite partie de moi est morte. Ça s’est passé sous les néons, au son de Crystal Castles, pendant que je pliais une rangée de t-shirts pastels.

J’aime magasiner. J’aime les vêtements. J’irais même jusqu’à dire que j’aime la mode. Mais je vais être la première à crier que travailler dans un commerce de détail, ça tue l’âme. Tout à commencé en 2002, quand j’ai eu mon premier emploi d’été: vendeuse dans une boutique au thème «garage campagnard avec pompes à essence vintage». C’était pas pire, j’avais 50% de rabais sur des t-shirts à des prix déjà ridicules. Quand je m’ennuyais, je me donnais des défis, comme servir les clients en faisant du moonwalk.

La vie étant ce qu’elle est (chienne), plus de 10 ans plus tard je me retrouve à travailler encore en retail. «J’ai juste besoin d’une petite source de revenus supplémentaires pendant que je termine mes études», que je me suis dit. «Ça va pas être trop prenant», que je me suis dit. Ça, c’est le moment où je me suis joyeusement crissé le doigt dans l’oeil, parce que le commerce de détail, c’est tout sauf facile. C’est une invention du démon (ou du capitalisme, c’est selon) qui allie savamment un mélange de service à la clientèle, de connaissances de fibres textiles, et de capacités à Swiffer-er toutes surfaces accumulant la poussière.

De temps à autre, une âme charitable va te remercier de lui avoir conseillé la p’tite robe à fleurs au lieu de la p’tite jupe à plis rouge, mais le reste du temps, les gens croisant ton destin de vendeuse triste sont des hyènes dépourvues de manières, dont les demandes vont de «Hey aurais-tu du change pour mon parco» à «J’aimerais ça que ç’a ait des manches c’t’affaire là» (C’EST UNE CAPE, FILLE). Alors, j’essaye tout bonnement de survivre sous les néons, en pensant à chaque shift que ce sera mon dernier. First world problems, vous dites? D’accord, d’accord, je vous le concède: chaque job a ses inconvénients. Mais bon, pour le plaisir de partager, laissez-moi vous raconter l’histoire extraordinaire du pire shift de marde.

Le pire shift de marde s’est déroulé un mercredi, car on sait tous que le mercredi est la journée rejet de la semaine où rien de bon ne se passe. Je me suis levée stressée, un mauvais pressentiment sans doute, mais rien n’aurait pu me préparer au shit show qui allait s’ensuivre. Je me rends sur mon lieu de travail à reculons (pas en moonwalk là, c’était pas le party pentoute). C’est la première fois que je travaille dans cette succursale, je ne connais donc pas l’emplacement de rien, fuck all. Les gens me demanderaient «Où sont les bas?» que la technique la plus efficace serait de faire 3 tours sur moi-même et pointer dans n’importe quelle direction. Je m’informe à savoir si la personne travaillant avec moi est au courant des procédures de fermeture (qui sont, en soi, plus longues et compliquées qu’un rituel vaudou, alors on multiplie par 10 pour le niveau de difficulté dudit rituel lorsque effectué en terrain inconnu). On me répond que la vendeuse que j’aurai comme acolyte est excellente avec les clients, «le monde l’aime ben ben gros». Je déduis que ça veut dire qu’elle est clueless quant aux autres tâches demandées.

J’ouvre la porte du backstock et je manque de me planter dans les marches menant au sous-sol. Oui, ce backstock est situé dans un sous-sol sans fenêtre ni aération. Je suis surprise de ne pas y trouver de mineurs Chiliens, mais je me rends vite compte que le sous-sol n’est pas vide de population. Squeek! Ha ben maudit, des souris. Great. Je retourne en haut la mort dans l’âme. Je vais vous fast-forwarder le reste du shift, qui consiste en gros à une performance digne d’un Où Est Charlie effectué avec chaque objet possible et imaginable.

Où est la brocheuse? No sé, donc je plie les factures en mottons. Quel est le mot de passe du email? No sé, donc j’essaye 1234. Où est le Windex? No sé, donc je crache sur les miroirs et j’utilise du papier cul. Je me sens comme à Fort Boyard, mais il n’y a personne pour m’encourager dans ma performance. Seul highlight: ma collègue de travail m’apporte une pointe de tarte au citron. Seul problème: j’ai oublié qu’on m’a dit de la traiter avec gentillesse parce qu’elle est sensible, alors quand je dis que la tarte goûte un peu le Jell-O, elle part à pleurer. Une personne de moins dans ma team, qui n’était déjà pas forte forte. Je la laisse en bas avec les souris et une feuille d’inventaire.

Dehors, ça commence à crier: les Canadiens ont gagné la game. J’ai hâte de sortir d’ici, pas parce que je veux fêter le hockey, mais parce que si ça continue c’est moi qui va pleurer. Ça fait deux heures que la boutique est techniquement fermée, et je suis encore là avec ma liste de tâches de fin de journée: prendre en photo les Swiffer utilisés, prendre en photo ta face qui pleure, envoyer 14 emails, réciter 3 fois la prière du retail. Je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai éventuellement réussi à sortir. Je veux dire, je suis sortie du magasin, mais j’ai pas sorti le magasin de ma tête. Call me perfectionniste, c’est mieux qu’obsédée… Mais toujours est-il qu’à 2h30 du matin, alors que je dormais paisiblement en rêvant à des rangées de robes classées par dégradé de couleurs, je me suis réveillée en pensant: «OMG, j’ai laissé un 10 piasses de trop dans la caisse.» J’ai écrit un email au gérant. À trois heures du matin. Parce que j’avais laissé un maudit 10 piasses de trop dans une maudite caisse de boutique de linge.

Le lendemain matin, alors que je cherchais ma montre, j’ai eu la preuve claire que le retail a infecté ma vie. Après avoir cherché ma montre pendant un bon vingt minutes, j’ai pensé tout naturellement: «Hey, je vais checker son emplacement dans l’inventaire!» L’inventaire de quoi, calisse? De ma vie?

C’est là que je me suis rendue compte que ma job m’a volé mon âme. Ça s’est sans doute passé sous les néons, au son de Crystal Castles, pendant que je pliais une rangée de tshirts pastels. Sur ce, merci de votre achat et bonne journée!

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