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Pénurie de formule pour bébé : ce sont (encore) les mères qui payent
Ça fait un moment que ça dure : la pénurie de formule nutritive pour nourrissons se fait sentir sur les tablettes des pharmacies du Québec. Si on en croit Santé Canada, la raréfaction des produits devrait se poursuivre jusqu’à l’automne, minimum.
On en a donc encore pour quelques semaines, voire quelques mois. D’ici là, les familles – et particulièrement les mères – font des pieds et des mains pour trouver des solutions. Et pour elles, l’impact se fait sentir bien au-delà de la simple course au produit.
L’heure est grave
Les produits touchés sont principalement des formules destinées aux enfants avec des allergies alimentaires et souffrant de certaines conditions médicales. La formule « régulière », elle, n’est (presque) pas concernée par le problème.
Évidemment, la situation est stressante pour les familles. Un bébé, ça fait pas mal juste ça, boire du lait, donc quand on vient à en manquer, mettons que la panique s’installe assez vite.
La situation est tellement critique que les pharmacien.ne.s ont commencé à rationner les cannes et les pots distribués aux consommateurs et consommatrices.
La situation est tellement critique que les pharmacien.ne.s ont commencé à rationner les cannes et les pots distribués aux consommateurs et consommatrices. Maintenant, au lieu de trouver les produits en vente libre, on doit les demander au pharmacien ou à la pharmacienne, qui les garde précieusement derrière le comptoir. Les pédiatres et les pharmacien.ne.s, qui ont été appelé.e.s en renfort par Santé Canada, ont maintenant des directives à suivre pour conseiller des produits de remplacement aux familles.
Hugues Mousseau, directeur général de l’Association québécoise des distributeurs en pharmacie (AQDP), parle d’une « grande mobilisation » orchestrée par le gouvernement. « Tous les acteurs ont travaillé conjointement pour trouver des solutions dans le meilleur intérêt des familles et des enfants. La situation est maîtrisée, mais on en a encore pour quelques mois avant de rétablir une situation comme on la connaissait », rapporte-t-il.
« Elles ont juste à allaiter »
Malgré cette prise en charge de la part des autorités, sur Facebook, les appels à l’aide sont nombreux. Des statuts publics avec incitation à partager aux publications dans les groupes de parents, on sent la détresse derrière l’écran.
« Écrivez-moi si vous voyez du Nutramigen dans une pharmacie près de chez vous », publie une mère début juillet. « J’ai fait des dizaines de pharmacies, je ne trouve pas de lait pour mon fils », écrit une autre.
Et sous les articles des médias qui rapportent la nouvelle, le public semble se poser une seule question : pourquoi n’allaitent-elles pas? Elles, ce sont les mères, bien évidemment, souvent citées dans les articles et les reportages sur le sujet.
« Vous n’avez qu’à allaiter », écrit Jasmin (sic) sur Facebook, récoltant 35 likes. Même sur la page web de Santé Canada dédiée à la pénurie, le premier conseil, c’est « allaitez votre bébé, si vous le pouvez ».
Malgré tous les efforts des instances gouvernementales et pharmaceutiques, cette pénurie-là serait-elle en train de retomber dans la cour des mères?
« C’est comme si on reprochait aux mères de ne pas avoir été prévoyantes… alors que le problème est économique. »
« C’est comme si on reprochait aux mères de ne pas avoir été prévoyantes… alors que le problème est économique », résume Chantal Bayard, doctorante, sciences sociales et enjeux familiaux à l’INRS et codirectrice de l’essai La promotion de l’allaitement au Québec : regards critiques. « Ce que [ce discours-là] sous-tend, c’est que les femmes qui n’allaitent pas conformément à ce qu’on leur recommande ne sont pas des bonnes mères. Parce qu’elles sont capables de produire du lait, c’est ce qu’elles devraient faire. »
Les mères, grandes perdantes de la pandémie
La question de l’allaitement est épineuse. Au Québec, seulement 39 % des mères allaitent leur bébé exclusivement, donc sans donner de formule, jusqu’à trois mois. La majorité des Québécoises sont bien informées des bienfaits de l’allaitement : 90 % des mères l’initient, mais ne poursuivent pas toutes cette voie pour diverses raisons. Maladie, santé mentale, envie de partager la tâche avec leur partenaire, enjeux socioéconomiques, difficultés d’allaitement, manque de soutien de l’entourage… la liste est longue et les expériences varient.
« Alimenter son enfant avec des préparations pour nourrissons, c’est un sujet délicat et controversé », déclare sans équivoque la chercheuse Chantal Bayard. « Ça dérange parce qu’on est face à une personne qui a une certaine agentivité et qui ne se conforme pas nécessairement à ce qu’on attend d’elle comme femme. »
Dans le cas de la pénurie de formule nutritive pour nourrissons — et de celle de Tylenol pour bébés, et maintenant d’épidurale (!) —, c’est (encore) les femmes qui se retrouvent à devoir trouver des solutions, chercher des préparations et des médicaments de remplacement ou encore s’inquiéter d’accoucher dans la douleur. Le stress et la pression s’accumulent.
« Les femmes qui vivent [la pénurie de lait maternisé] ont vécu beaucoup de stress avec une grossesse et un accouchement durant la pandémie. On devrait être solidaires envers elles », soutient la chercheuse. Quand on sait que les niveaux de dépression et d’anxiété chez les mères ont presque doublé entre 2019 et 2020, on se demande comment ces situations économiques à échelle humaine frapperont la santé mentale des femmes au cours de l’année à venir.
Une dernière chose : les formules spécialisées peuvent coûter cher, et sans régime d’assurance adéquat, certaines familles se retrouvent à débourser 400 $ par mois pour leurs précieux pots, ou un peu moins pour de la formule dite « régulière ». Dans le cas des familles à faible revenu ou des mères monoparentales, la facture peut être d’autant plus difficile à éponger.
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