Papa, pourquoi tu travailles ?

Quand je te dépose à l’école, ou au camp de jour, une question te brûle les lèvres et l’incompréhension dans tes yeux me pousse moi-même à douter de mes priorités.

“Papa, pourquoi tu vas au travail?”

Parce que je n’ai pas été en mesure de faire fortune avec le poker en ligne. Ce n’est pas une réponse que je veux vraiment t’offrir, même si elle est quand même un peu vraie.

Je travaille parce qu’il faut payer pour les choses, la nourriture, l’appartement, la voiture et, surtout, financer notre beau gouvernement qui me kidnappe la moitié de mon salaire sans même avoir la politesse de dire s’il vous plaît et merci, contrairement à ce que j’essaie de t’apprendre au quotidien. Papa travaille parce que Trudeau, ou bedon Harper avant lui, coûte cher, comme les surprises que je te refuse au magasin quand elles sont plus grosses que toi, même si les tortues ninjas sont vraiment cool.

“Mais papa, pourquoi je ne peux pas aller au travail avec toi?”

Parce que c’est plate ma belle, rien que pour ça.

Accessoirement, c’est aussi parce que supposément tu nuirais à ma productivité. Mais, papa a YouTube et Facebook au travail déjà, tu serais une minime distraction comparativement au pouvoir infini du web.

L’idée, c’est qu’on nous fait à croire que le travail est un privilège des adultes, comme si c’était quelque chose de très cool qu’on obtenait en récompense de toutes ces années à l’école. Le hic, c’est que la récompense est spectaculairement contraignante.

À salaire égal, on se prélasserait sur la plage pas mal plus que d’aller se scraper le dos sur une chaise inconfortable au bureau.

Vois-tu ma grande, notre société s’est construite autour de la valorisation du travail. Les gens sont classés, triés et jugés en fonction de ce qu’ils font dans la vie, contrairement à ce qu’ils sont. Faire est devenu plus important qu’être parce qu’être ne rapporte pas de bidous au gouvernement et aux corporations.

“Papa, c’est quoi une corporation?”

C’est une minorité de gens et d’entités qui contrôle la vie de la majorité. Imagine qu’à l’école une seule personne déciderait de tous les jeux de tout le monde pendant la récréation. Ça ne serait pas juste et tu le réclamerais avec raison. Dans le monde du travail, c’est un peu ça.

Les grosses corporations disent aux gens comment et quand faire les choses et on vit comme ça, juste parce que.

Si papa travaille cinq jours par semaine de 9 à 5, c’est parce que les corporations ont décidé que c’était le nombre d’heures de travail souhaitables pour que les choses avancent rondement. Pourquoi pas trois jours semaine de 10 à 4? Semble-t-il que non, ça serait trop peu.

Travailler moins de 40 heures pour un employeur, c’est tabou, limite paresseux. Pourquoi? Je ne sais pas plus que toi ma chouette, mais je sais que je n’aime pas plus ça que toi.

“Mais papa, pourquoi tu travailles tout le temps?”

C’est bien ça mon malheur, je ne le comprends pas plus que toi. On travaille 40 heures et c’est comme ça. On travaille souvent même plus que ça, parce que visiblement nous payer pour vivre, c’est mal vu.

Avoir du fun à l’âge adulte, les gens n’aiment pas ça ma belle. On préfère être misérable au travail pour se payer quelques rares heures de loisir quand on a finalement le droit de quitter ledit travail.

“Papa, y se passe quoi si tu ne travailles pas?”

Dans un scénario rêvé, il se passe le bonheur. “Bye Bye Boss” et toute la patente. Mais dans la réalité, papa est trop stressé avec l’argent pour envisager un jour ne pas se lever le matin et se rendre au bureau.

C’est un cercle vicieux.

Alors, profite de l’école, du camp de jour, du soccer le soir et des Légo le week-end. C’est doux en sale et, surtout, Trudeau ne vient pas piger dans ton bac à Légo quand tu t’amuses avec.

Pourquoi papa travaille? Parce qu’il ne sait pas faire autrement, il n’a pas le pouce vert ni la fibre fermière et malgré tout, elle est confortable cette vie capitaliste imparfaite qui se passe surtout à dormir et travailler.

C’est compliqué, je sais, et tu vas avoir hâte de travailler quand l’école t’emmerdera, mais fais-moi confiance, c’est un piège.

Travailler, c’est la mécanique imparfaite de notre société. Ça fait avancer les choses, mais les individus sont des accessoires à la machine.

Big Brother pis toute.

Pour lire une autre chronique de Stéphane Morneau : “Papa, c’est quoi être queer?”

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