Papa, pourquoi ne va-t-on jamais voir mamie ?

Tu es une boule d’amour ma fille et parfois je me demande où tu puises tous ces beaux sentiments. Tu as de l’amour pour tous les gens que tu côtoies — ta famille élargie, recomposée, les amis, même les connaissances. Tu me fais la liste des gens que tu aimes et je dois t’arrêter parce que tu oublies de prendre des bouchées, par exemple, ou tu me racontes le tout avec ta brosse à dents dans les mains et une coulisse de dentifrice sur le bras.

Tu aimes sans retenue et je t’admire pour ça.

Mais quand tu me dis que tu aimes beaucoup ta mamie et que tu as hâte de la revoir, j’ai toujours un petit pincement au cœur.

“Papa, quand est-ce qu’on va aller voir mamie?”

Idéalement, je voudrais ne jamais avoir à répondre à cette question. Tu as déjà une grand-maman, la maman de maman, qui est fabuleuse avec toi. Pourquoi aurais-tu besoin d’un deuxième modèle? Mais la réalité étant ce qu’elle est, je peux difficilement te cacher l’existence de ton autre grand-mère, ta mamie. En vieillissant, tu vas comprendre qu’il y a quelque chose de pas “normal” avec mamie, quelque chose comme de la honte, de l’isolement et de la solitude.

Laisse-moi te raconter une petite histoire.

Un jour, à l’école ou ailleurs, quelqu’un t’offrira une bière ou un joint en te disant que tu devrais essayer, c’est l’fun pis toute. Cette personne aura raison de te l’offrir et de le dire. L’alcool et les drogues récréatives, c’est amusant. Un décrochage contrôlé de la réalité, de nos soucis, de notre personnalité, c’est un luxe agréable. Je serais hypocrite de te dire le contraire.

Mais, parfois, le désir de fuir la réalité, la vie, envenime les gens. Mamie, c’est le fardeau qu’elle traîne depuis aussi longtemps que je me souvienne.

Ce qui est le fun pour certains peut devenir un démon pour d’autres; un diable avec de mauvaises intentions qui ne s’intéresse pas aux conséquences de ses vices. Mamie, elle aime un peu trop sa bière en cannette et ses joints pour entretenir une relation avec nous. Mamie cultivait le même amour de l’évasion quand j’avais ton âge et, malgré des épisodes plus heureux, elle le cultivera sans doute pour toujours.

Elle a ses raisons, ses propres peines qu’elle tente de fuir et d’oublier. Ça lui appartient. Mais quand je lui ai offert d’être présente dans nos vies au lieu d’absente de la sienne, elle a décliné l’offre comme elle sait si bien le faire : en l’évitant.

C’était il y a trois ans, la dernière fois où tu as vu sa maison d’ailleurs. J’y suis retourné sans toi une autre fois, tu me pardonneras, et tu l’as revue brièvement à Noël chez mon oncle. Comme toujours, ton amour est inébranlable. Pour toi, la distance n’est pas un obstacle, l’oubli n’est pas une option.

Je t’admire pour ça.

“Papa, pourquoi on ne va pas voir mamie?”

Officiellement, je vais te dire que c’est la distance. 3 h 30 de route, ce n’est pas la porte à côté. Mais en vérité, même si elle habitait à quelques rues, nous ne la verrions pas plus souvent. La distance physique ne se calcule pas de la même façon que la distance entre deux cœurs, entre deux êtres.

Ta mamie et moi, on s’est brisé depuis longtemps. Brisé parce que plus d’espoir, brisé parce que plus de dialogue.

Par la bande, toi et ta mamie ne trouverez sans doute jamais le souffle nécessaire afin de créer une certaine forme de vie dans votre relation. Il y aura les rares souvenirs et même eux sont améliorés pour que ton image de mamie ne soit pas négative.

Pourquoi on ne va pas voir mamie? Parce que je ne veux pas que tu arpentes cette route qui mène à la distance et à la brisure. Pour toi, mamie c’est un beau souvenir, une douce présence, quelque chose de presque exotique. Pour papa, c’est des années de frustrations, d’incompréhension et de déception.

Je ne peux pas t’empêcher de vivre des déceptions ma fille, mais je vais certainement essayer du mieux que je peux. Ne pas voir mamie, c’est te protéger de cette part d’ombre qui sommeille en moi.

Comme je te disais, oui c’est amusant prendre un joint de temps en temps ou un verre de trop entre amis. Le plaisir partagé, c’est une partie agréable de l’expérience humaine. Mais quand ton plaisir ne se partage plus, il devient toxique.

La drogue, même le bénin cannabis, peut t’isoler des gens qui t’aiment. Mamie souffre malheureusement de cette solitude qu’elle a cultivée autour d’elle au fil des ans. J’aurais aimé que ton amour contagieux l’atteigne plus que ça, que ta joie de vivre construise un pont vers son île. Mais ce n’est pas le cas.

Le temps changera peut-être les choses, ou pas.

Mais une chose est sûre, si on ne va pas voir mamie, ce n’est absolument pas de ta faute ni celle de la drogue ou de l’alcool.

Alors, ne te prive pas si du plaisir tu peux en retirer, mais n’oublie pas que la vie est fragile et l’amour ne guérit pas tout. Ma relation avec ta mamie en est la preuve.

Pour lire une autre chronique de Stéphane Morneau : “Papa, pourquoi tu travailles?”

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